La dernière fois que je me suis rendu à Yaroun, c’était à la toute fin de février. Juste avant le début de la guerre. La commune, située à quelques centaines de mètres de la frontière avec Israël, peinait à se remettre des destructions de la guerre de l’automne 2024. Et le mot est faible… La quasi-totalité du village était en ruine ; les bombes et les bulldozers israéliens étaient passés par là. De l’église Saint-Georges, il ne restait plus que trois pans de murs. Et pourtant, 14 familles chrétiennes étaient revenues dans ce village mixte, à la fois chiite et chrétien. Pour ces 14 familles – rejointes par trois autres dans l’hiver – nous avions installé des panneaux solaires, afin de leur offrir quelques heures d’électricité par jour.
Mais aujourd’hui, plus personne ne peut se rendre à Yaroun. D’ailleurs, Yaroun n’est plus. Inclus dans la zone « jaune », la fameuse zone tampon envahie par Israël, tout ce qui restait encore debout a été détruit. Même le couvent des sœurs ; même l’ancienne école… La terre agricole y a été polluée au phosphore blanc, afin qu’aucune culture ne puisse y repousser demain. Et tous les habitants ont, une fois de plus, pris la fuite, se réfugiant à Beyrouth pour certains, à Rmeich, pour d’autres.
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Rmeich, justement. Une petite ville de quelques milliers d’habitants. Depuis le début de la guerre, cette commune chrétienne du Sud-Liban ne vit plus. Elle se contente de survivre, dépendant exclusivement de l’aide humanitaire. Jeudi dernier, Karen Achkouty, notre responsable de projets au Liban pour SOS Chrétiens d’Orient rencontrait le président de la municipalité de Rmeich, Hanna el Amil, un homme d’une bonne cinquantaine d’années, qui, coincé à Beyrouth, continue d’agir tous azimuts pour nourrir ses administrés. Son équipe municipale a loué un grand hangar dans la banlieue de la capitale. Là, elle recueille les produits de première nécessité nécessaires au village : de la nourriture, bien sûr, mais aussi des médicaments ou de l’essence, indispensable. Et dès que cela est possible, un convoi de camion, muni des autorisations nécessaires, descend vers le sud pour approvisionner le village et pour en évacuer les malades les plus graves. Actuellement, une quinzaine de villageois sont en attente d’hospitalisation !
Rmeich, Ain Ebel, Debel, Tebnine… Autant de villages, désormais coupés du monde ou presque, qui tentent de survivre en pleine zone de guerre et qui, chaque jour, pleurent leurs morts. On compte plus de 3600 morts depuis le début de la guerre. La semaine dernière, c’était un dentiste de Qlayaa, le docteur James Goerge Karam et ses deux enfants, Theodosia et Tony, qui étaient victimes d’une frappe israélienne alors qu’ils empruntaient la route entre Nabatieh et le pont de Khardali pour rentrer au Sud-Liban. Theodosia n’avait que 20 ans. Elle était étudiante à la faculté des sciences de l’Université libanaise. Son frère, pas encore 23. La famille s’était rendue à Beyrouth pour que Théodosia puisse passer ses examens. Ils sont morts le 1er juin, deux mois après le père Pierre Raï, leur curé, tué par un char israélien au début du conflit.
Une situation catastrophique
100 jours après le début de la guerre, le Liban est au fond du gouffre et la situation humanitaire est plus que critique, avec plus d’un million de déplacés, logés dans des centres d’hébergement d’urgence saturés. Souvent issus du monde agricole, cultivateurs ou éleveurs, les déplacés du Sud-Liban n’ont pas d’avenir professionnel dans une autre région que la leur… De même, depuis plus de deux mois, les enfants ne peuvent suivre une scolarité normale. Dans les monastères et les couvents, qui servent eux aussi de refuges de fortune, les familles perdent espoir. Impossible d’imaginer un avenir dans de telles conditions.
Certes, des pourparlers ont lieu entre les gouvernements israéliens et libanais, mais ils sont loin d’avoir été concluants. D’un côté, le Hezbollah refuse ces négociations qu’il qualifie d’ « absurdes, humiliantes et honteuses pour le Liban ». Le parti-milice chiite demande un retrait total d’Israël du pays et continue ses opérations militaires. De l’autre, le gouvernement israélien estime, par la voix de son premier ministre Benjamin Netanyahu qu’« il n’y a actuellement aucun accord, le Hezbollah s’y oppose ». Sur le réseau social X, Itamar Ben Gvir, ministre de la Sécurité nationale, a également déclaré : « la cessation des hostilités avec le Liban est une grave erreur ».
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Aussi, les combats se poursuivent. La semaine dernière encore, de nouveaux villages ont reçu des ordres d’évacuation forcée, entrainant toujours plus de déplacés, alors que le Liban en compte déjà plus d’un million ! Beyrouth n’est pas épargné non plus. On n’y entend le bruit des drones toute la journée ! Et dès qu’un bombardement est annoncé – notamment sur la banlieue sud, la banlieue chiite – les scènes de fuite chaotique se renouvellent. Le 7 juin au soir, l’armée israélienne annonçait officiellement poursuivre « ses opérations dans tout le Liban » ! le 9 juin, elle demandait aux 40 000 habitants de Tyr – sans compter les réfugiés – de quitter la ville ! La veille, déjà, elle avait lancé 40 raids aériens sur le Liban.
Cela fait 100 jours que la guerre a commencé au pays du cèdre. On le sait, à 3000 kilomètres de distance, les mauvaises nouvelles deviennent vite invisibles ou inaudibles ; on passe vite à autre chose. Aussi, je vous en prie, n’oubliez pas le Liban qui souffre !





