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Les marins-pêcheurs redoutent les conséquences du confinement sur fond de Brexit.
Il fut une époque pas si lointaine où la France comptait un ministre de la Marine de guerre et un autre de la Marine marchande. Depuis la fin de notre empire colonial, la Marine nationale a considérablement réduit son nombre de bâtiments. La marine marchande, elle, est presque un souvenir. Terminée l’épopée des glorieux transatlantiques : « Ne m’appelez plus jamais France ! » chantait Michel Sardou il y a 45 ans. Les Terre-neuvas qui firent les grandes heures de Paimpol, Saint-Malo, Granville et Fécamp ont cessé d’aller pêcher la morue sur les grands bancs de l’Atlantique nord depuis la fin des années 1980, faute de ressources halieutiques. Le chalutier-usine malouin Victor Pleven est rentré pour la dernière fois de Terre-Neuve à l’hiver 1992. La trace de ces forçats des mers demeure dans la littérature grâce aux pages du trop oublié Roger Vercel (1894-1957), prix Goncourt 1934 pour Capitaine Conan. Ce vrai spécialiste du genre a trouvé des continuateurs de talent, tel Jean-Michel Barrault, confrère de Jean Raspail au sein de la compagnie des Écrivains de marine dont il faut lire le roman Mer misère.
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Le chanteur breton François Budet (1940-2018) avait-il raison d’être pessimiste en composant Loguivy-de-la-Mer en 1965 dont les paroles évoquent la mort des « derniers vrais marins » et « les carcasses des bateaux déjà morts » ? Il est sûr que la pêche française n’est plus celle d’antan et que les travailleurs de la mer doivent aujourd’hui autant se débattre avec la paperasse administrative et les injonctions des grandes surfaces qu’avec la houle et les crochages de filets dans les hauts-fonds. Deux coups de semonce ont retenti depuis le début de l’année au large de nos ports.
Les travailleurs de la mer doivent aujourd’hui autant se débattre avec la paperasse administrative et les injonctions des grandes surfaces qu’avec la houle et les crochages de filets dans les hauts-fonds.
Le Brexit, tout d’abord, puisque la question de l’accès de nos navires aux eaux de la zone économique exclusive britannique est remise en cause par la légitime réaction souverainiste des Anglais. Cette négociation menée au niveau européen doit déboucher d’ici la fin de l’année. Au passage, la France a récupéré la présidence du comité des pêches du Parlement européen, jusqu’alors détenue par les Anglais mais qui vient d’échoir à un proche de Jean-Yves Le Drian, un élu socialiste brestois nommé Pierre Karleskind, élu à Bruxelles sur la liste LREM.
Le second écueil sur lequel les marins-pêcheurs français ont peur de se drosser, c’est bien entendu celui des conséquences économiques de la crise sanitaire du coronavirus. Devenu, si ce n’est un produit de luxe, un aliment de fête, difficile à cuisiner pour nos contemporains, le poisson pêché le long de nos côtes est souvent destiné aux restaurants. Ceux-ci étant fermés depuis plus deux mois, comme bon nombre de marchés alimentaires, il a fallu pour les pêcheurs se rabattre sur la grande distribution et les poissonneries.
Les mareyeurs, qui jouent ici le rôle de grossistes et d’intermédiaires, voient d’un mauvais œil l’appel à la rescousse fait aux moyennes et grandes surfaces locales.
Chaque port d’importance comporte une criée où les caisses de poissons défilent devant les mareyeurs, le montant des enchères s’affichant au tableau. Le passage par la case criée n’est nullement obligatoire : il soulage uniquement les armateurs en leur épargnant un volet commercial qui n’est pas leur cœur de métier. Les mareyeurs, qui jouent ici le rôle de grossistes et d’intermédiaires, voient donc d’un mauvais œil l’appel à la rescousse fait aux moyennes et grandes surfaces locales pour quelles pallient aux débouchés habituels de la pêche : ils ont peur que le déconfinement survenant, ils soient désormais contournés pour nombre de transactions, au bénéfice de la grande distribution.
Le long des quais du bassin Bouvet du port de Saint-Malo, où nous avons enquêté, on peste contre le comité départemental des pêches d’Ille-et-Vilaine à qui l’on reproche d’être loin des préoccupations de la profession malgré son paritarisme entre armateurs et marins salariés. Les marins-pêcheurs sont les seuls usagers de la mer à franchir les écluses du port de la cité corsaire : le trafic passager avec les îles anglo-normandes et l’Angleterre est suspendu, la plaisance interdite. Ceux qui sortent en mer à la journée, des fileyeurs et non des chalutiers de haute mer, s’en tirent à peu près en écoulant directement leurs pêches aux poissonniers locaux. Ces derniers s’en débrouillent tant bien que mal, en court-circuitant les banques : « Mon chiffre d’affaires s’est effondré de 30 % », nous confie l’un d’eux sur le marché de Saint-Servan. « Si je ne me fais pas payer en liquide, ma banque va bloquer l’argent pour payer mes emprunts, donc je n’accepte plus les règlements par cartes bancaires et, heureusement, mes clients jouent le jeu ».
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Pour l’administration des Affaires maritimes, qui dépend du ministère de l’Environnement, alors que les pêches sont rattachées au ministère de l’Agriculture, l’indemnisation des armements ne devrait pas poser de problème à terme. « La Commission européenne doit simplement jouer son rôle en recourant au Fonds européen pour les Affaires maritimes et la Pêche (FEAMP) pour débloquer des aides », nous confie un directeur des Affaires maritimes sous couvert d’anonymat. Reste à préciser le délai d’indemnisation qui pourrait être essentiel pour la survie des armements les plus fragiles. Reste aussi à juguler le risque d’effondrement des cours des stocks d’invendus surgelés par les chalutiers. Quant aux grandes unités battant pavillon français, mais basées à l’étrangers (aux Pays-Bas par exemple), un commandant que nous avons pu joindre en mer se voulait rassurant : « On congèle notre pêche comme habituellement, elle est ensuite commercialisée sur le continent africain. Le principal risque pour nous est sanitaire. Il faut à tout prix éviter qu’un marin de l’équipage attrape le coronavirus lors d’une escale, car tout l’équipage pourrait rapidement être atteint. Nous faisons très attention en débarquant le poisson et en procédant à l’avitaillement du navire ».
Les marins-pêcheurs artisanaux et les poissonniers de Saint-Malo ont une grande crainte : que la fermeture des restaurants se prolonge une partie de l’été et que le tourisme estival sur les côtes françaises tourne au ralenti. Ils n’ont pour l’instant aucune garantie concernant les indemnisations promises par le gouvernement ou celles en provenance de Bruxelles. L’incertitude est de rigueur en cette fin de mois d’avril.
Le principal reproche adressé aux pouvoirs publics demeure celui de l’éloignement des décisions, prises à Paris ou Bruxelles.
Le principal reproche adressé aux pouvoirs publics demeure celui de l’éloignement des décisions, prises à Paris ou Bruxelles. Bon gré, mal gré, un fileyeur sort du bassin et se dirige vers les écluses suspendant quelques minutes le silence inhabituel du port à l’arrêt. Quand ils rentreront harassés et fourbus de leur navigation, les hommes d’équipages ne pourront même pas se désaltérer : en Bretagne aussi les bars sont fermés.
Jérôme Brindejonc
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