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Selon Joanna Willliams, l’université agonise sous les assauts du néo-féminisme, de l’anti-racisme et autres orthodoxies contemporaines. Le savoir est en danger. Chercheur et professeur à l’Université de Kent où elle a dirigé le Centre d’étude de l’éducation supérieure (Centre for the Study of Higher Education), Joanna Williams a décidé de quitter, à la rentrée prochaine, un milieu universitaire décourageant de conformisme. Responsable des pages éducation du journal en ligne Spiked, elle est aussi l’auteur de trois essais. Notre conversation sur la liberté d’expression à l’université se réfère à son livre Academic freedom in an age of conformity.
Propos recueillis par Sylvie Perez
Qui sont ces néo-bigots qui instaurent un climat de censure à l’université ?
Comment souvent, les liberticides se parent des meilleures intentions. Néo-féministes, anti-racistes, tenants du réchauffement climatique, activistes BDS (Boycott-Désinvestissement-Sanctions), convaincus de porter des idées vertueuses donc indiscutables, tous se placent en dehors de tout débat et assignent au silence les opinions divergentes. Ce sont les nouvelles orthodoxies morales. Les frontières entre savoir, croyances et valeurs se brouillent. Or la connaissance résulte du débat et de la critique. Kant ne définit pas autrement l’esprit des Lumières (Sapere Aude, « Ose penser par toi-même »). L’actuel mouvement de décolonisation de l’enseignement prend une ampleur préoccupante. En littérature, en histoire, les universitaires ne se considèrent plus comme les gardiens d’un patrimoine national mais plutôt comme les garants de la diversité culturelle du corpus qu’ils enseignent.
Le concept de canon est décrié. Qu’est-ce que le canon ?
Ce sont les productions intellectuelles qui traversent le temps et continuent de susciter à la fois l’estime des spécialistes et l’émerveillement du public. L’idée est aujourd’hui rejetée car elle suppose qu’il y a des œuvres supérieures à d’autres. Contrairement à ce que prétendent ses opposants, il ne s’agit pas d’un corpus figé, c’est un socle de connaissances qui s’étoffe et évolue, génération après génération. En littérature, se référer aux chefs d’œuvre de Shakespeare, Dickens ou Orwell, pour leur qualité littéraire, indépendamment des conditions historiques ou géographiques de leur rédaction ou de la couleur de peau de leur auteur, est vu comme une forme d’arrogance occidentale.
Un nouveau lexique émerge à l’université (voir encadré). Il y a désormais des espaces protégés, des mises en garde, des cours de consentement sexuel, des microagressions. Quelles sont les inventions à venir ?
Vous pouvez ajouter à votre liste le classisme, le fait de considérer avec mépris un étudiant issu d’une classe sociale inférieure. Jusqu’à présent, les syndicats étudiants élisaient des représentants des femmes, des minorités ethniques, des LGBT, etc. Depuis peu, est apparue une nouvelle catégorie de victimes potentielles : les étudiants socialement défavorisés. De plus en plus d’universités se dotent d’un working class officer chargé de protéger les étudiants pauvres de discriminations ou de paroles blessantes. C’est évidemment d’une condescendance absurde de les considérer comme des êtres fragiles incapables de s’exprimer individuellement, mais cela alimente la machine à s’indigner.
On pourrait attendre de l’université qu’elle résiste à ces aberrations.
Deux mouvements ont fait le lit de la censure dans l’enseignement. D’abord l’idée que l’étudiant est un consommateur qui attend que l’université lui délivre un diplôme garantissant un emploi. Le client est roi. Il ne s’agit plus de le stimuler intellectuellement, mais de le satisfaire. Mais cela ne suffirait pas à susciter un climat de censure. Une autre idée s’est imposée, selon laquelle l’étudiant est « vulnérable » : il s’endette pour payer ses études, vit loin de sa famille, est soumis au stress des examens. L’idée de l’étudiant-consommateur associée au postulat selon lequel il est vulnérable, a conduit à le protéger émotionnellement et à le mettre à l’abri de la confrontation d’idées, fondement du savoir.
« La gauche a décrété que la liberté d’expression était un principe élitiste oppressif. » Joanna Williams
Par définition, un étudiant est dans la force de l’âge, intellectuellement et physiquement…
Depuis trente ans, s’est développé tout un discours autour du stress, appréhendé comme une maladie mentale. Avant, on était stressé mais cela faisait partie de la vie étudiante. On ne considérait pas qu’on avait besoin d’être soigné. Aujourd’hui, les universités proposent des séances d’hypnothérapie en période d’examens. Un jour, j’ai vu un chiot à l’entrée de la bibliothèque de mon université. Je me suis étonnée, on m’a expliqué qu’il était là à des fins thérapeutiques. Sur les campus américains sont organisés des petting zoos, animaux domestiques mis à la disposition des élèves qui peuvent les caresser pour se rassurer.
Vous évoquez ce paradoxe selon lequel la censure actuelle prend racine dans le mouvement américain pour la liberté d’expression.
Le mouvement Free Speech a commencé à Berkeley (Californie) en 1964. Dans son sillage, l’indispensable Mouvement pour les libertés civiles a pris de l’ampleur. Pour certains activistes, la liberté d’expression n’était qu’un instrument au service de la lutte politique. Le Black Power a pris le contrôle de l’Union des Étudiants Noirs et obtenu la création en 69 d’un Centre de recherche et d’études africaines (Université de Cornell) dédié à la promotion de la cause noire et d’abord réservé aux étudiants noirs. Les principes généraux de la liberté académique et notamment celui d’universalité ont été relégués au second plan. Ils ont semé les premières graines des politiques identitaires qui étouffent aujourd’hui l’université. Voilà comment on réinterprète la liberté d’expression : censurer la majorité pour protéger les minorités.

Selon vous, la censure vient de la gauche.
La gauche a décrété que la liberté d’expression était un principe élitiste oppressif. Bien sûr que la liberté d’expression dans l’enseignement est un principe élitiste puisqu’elle consiste à confronter des idées et à ne retenir que les meilleures. Mais elle les privilégie selon le seul critère de leur mérite intellectuel et certainement pas en fonction de l’origine sociale ou ethnique de leur promoteur. Les étudiants se sont convaincus que la violence des mots est plus grave que la violence physique. J’associe la violence à la brutalité physique, un poing dans la figure, un coup de couteau. Quand vous dites que les mots ne sont pas violents, les gens sont horrifiés. On vous explique qu’on se remet d’une blessure physique mais qu’on est marqué à vie par une parole déplacée. En sorte que chacun est tenu de surveiller ses propos. Tout cela contribue à instaurer une culture du conformisme.
« La fin du savoir », dites-vous : c’est une mauvaise nouvelle…
C’est en tous cas la fin de l’université qui existe en tant qu’institution, mais dont la mission a changé. Elle n’est plus un lieu de transmission du savoir mais un endroit où on inculque des valeurs « correctes ». Déjà en 2001, Graham Good notait : « L’objectif n’est plus d’apprendre aux étudiants comment penser, mais quoi penser ».
Vous situez l’âge d’or de l’université dans les dernières décennies du XIXe siècle et les premières du XXe. La situation actuelle est-elle pire qu’elle ait jamais été ?
On ne peut pas dire cela. Il y a eu les purges à l’université sous le McCarthysme et en Allemagne sous le nazisme. Ce qui est préoccupant aujourd’hui, c’est que la censure vient de l’intérieur. Elle est plus insidieuse donc plus difficile à combattre. Les professeurs s’autocensurent pour éviter d’être mis au ban du milieu académique. En décembre dernier, le professeur Nigel Biggar a été condamné par 58 de ses collègues d’Oxford pour avoir appelé à étudier le bilan du colonialisme anglais autrement que par le seul biais de la culpabilité. Et son projet d’études « Éthique et empires » a été mondialement critiqué par ses pairs. Il y a des questions qu’il est mal venu d’étudier.
C’est un phénomène mondial ?
Mondial, je ne sais pas. Occidental, certainement. J’ai été invitée à donner des conférences sur le sujet de la liberté académique dans des universités en Hollande, en Suède, en Allemagne, aux États-Unis. L’Australie et l’Afrique du Sud sont aux avant-postes pour ce qui est du mouvement de décolonisation. Et évidemment, le Canada n’est pas en reste.
Oxford, une des universités les plus élitistes, dispose d’un département pour l’Égalité et la Diversité particulièrement dynamique, chargé de rééduquer professeurs et élèves. Pure hypocrisie ?
Ils vous expliqueront qu’il s’agit d’égalité entre les étudiants déjà admis à Oxford. Ce genre de département (Equality and Diversity Unit) bourgeonne sur tous les campus. Vous ne trouverez pas université qui ne se réclame pas d’être inclusive comme si leurs portes étaient grand ouvertes. Bien sûr, c’est un mensonge puisque, contrairement à la France, les universités anglaises sont extrêmement sélectives. Cela dit, un débat est lancé au Royaume-Uni autour d’une nouvelle idée : les prérequis contextuels. Plutôt que de sélectionner les candidats sur leurs notes, il est question de juger les résultats académiques en fonction du milieu dont est issu l’étudiant. Le A d’un étudiant aisé vaudra moins que le B d’un étudiant issu d’un quartier difficile.
https://twitter.com/jowilliams293/status/1060850403485585408
L’éducation supérieure doit-elle être élitiste ou est-ce un gros mot ?
C’est devenu un gros mot associé au « mâle blanc dominant ». Mais bien sûr, l’université doit être élitiste, pas socialement, mais intellectuellement, c’est sa nature. Malheureusement, ça n’est plus le cas aujourd’hui. C’est une époque révolue. Même la méritocratie est regardée avec suspicion. On vous expliquera que c’est une façon déguisée de privilégier la classe dominante. Et la liberté d’expression est présentée comme un obstacle à l’égalité.
Quel est l’impact du féminisme sur l’enseignement supérieur ?
La liberté n’est plus le propos du féminisme qui préfère s’occuper de mettre les hommes au pas et de convaincre les femmes qu’elles sont opprimées. Les néo-féministes sont les plus actives contemptrices de la liberté d’expression à l’université. La première fois que j’ai entendu l’expression « pale, male and stale » (mâle, blanc, rassis), dans la bouche d’une collègue enseignante, c’était il y a quatre ans. L’esprit des Lumières, ayant été insufflé par des hommes, est rejeté en bloc. À toute approche quantitative, rationnelle et objective, considérée comme masculine (comme si le savoir était sexué !), on privilégie une pensée, prétendument féminine, qui serait, elle, qualitative, émotionnelle et subjective.
Lire aussi : L’éditorial de Romaric Sangars : #MoiNonPlus !
L’expérience personnelle est valorisée et mise sur le même pied que toute autre source de preuve. L’influence sur la recherche est majeure. Je le vois dans les travaux de mes doctorants, qui mettent en avant leurs ressentis et sont tentés d’écrire leur thèse à la première personne. L’expression mesearch est bien trouvée. Le néo-féminisme offre l’exemple le plus flagrant de l’impact du postmodernisme à l’université. En trois décennies, l’esprit critique, soupçonné de misogynie, est devenu suspect. Seules les femmes, éclairées par leur expérience de victimes de l’oppression masculine, seraient à même de comprendre le monde.
Des problèmes aussi essentiels que les toilettes transgenre ou l’appropriation culturelle agitent les campus. Vous parlez du « campus madness ».
Cette agitation émane des syndicats étudiants. Ils sont élus par une infime minorité de leurs pairs mais ont une influence considérable sur la vie universitaire et font beaucoup de bruit. Heureusement, il y a encore beaucoup d’étudiants qui sont à la fois nuancés, solides et désireux de débattre de tout. Enfin, j’espère !
Le petit lexique de l’université Précis de sabir à l’usage de la jeunesse qui vient.
LES ESPACES PROTÉGÉS (safe spaces) : salles de travail, ailes des résidences étudiantes et même zones dans les cafétérias réservées aux gens de couleur ou aux « minorités sexuelles ».
LES MISES EN GARDE (trigger warnings) : elles préviennent les étudiants du contenu potentiellement perturbant d’un cours ou d’un texte et les autorise à ne pas assister au cours s’ils pensent que le contenu risque de les traumatiser.
LES COURS DE CONSENTEMENT SEXUEL (consent classes) : Ils rappellent aux étudiants les règles de bonne conduite dans les rapports hommes-femmes afin de prévenir harcèlements et viols à l’université.
LES MICRO-AGRESSIONS : Paroles ou attitudes a priori insignifiantes qui pourraient être perçues comme racistes, sexistes ou homophobes par leur destinataire. [/vc_column_text][/vc_column][/vc_row]





