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Le théologien et directeur des éditions du Cerf raconte dans un livre profond l’invention typiquement française et médiévale de la laïcité, charnière entre le royaume et le Royaume.
Qu’est-ce que cette « religion française » dont vous parlez ?
C’est la longue histoire de la laïcité. Pour cela il faut revenir en arrière : ce qui définit la royauté biblique d’Israël, c’est une royauté soumise à Dieu et à aucune autre puissance. La royauté française se définit à son tour selon le modèle davidique, contre l’Empire, à partir d’Hugues Capet. Et cette nation se dote d’un État, peu à peu : ce qu’on appelle la pontificalisation de la monarchie française. Précisons que cette naissance de la laïcité n’a pas lieu dans n’importe quel État, mais dans l’État français ; et pas avec n’importe quelle Église mais l’Église catholique. La monarchie française, la res publica, va assumer les conséquences de l’ordre temporel en procédant de manière mimétique : elle absorbe dans la conscience de sa finitude temporelle les attributs du souverain pontife. Mais elle se limite au temporel : le roi de France est défini dans les textes comme le « protecteur des libertés de l’Église ». Alors que la lutte entre l’Empire et la Papauté débouchera sur la fusion des ordres au sein de la Réforme, le roi de France, lui, n’empiète pas sur le pouvoir spirituel. Les attributs pontificaux sont très simples : l’autoréférence ; le clergé ; et le droit canon. Le roi devient ainsi comme le pape autoréférent dans son royaume ; il constitue une caste de clergé profane, ceux qui possèdent les offices ; et il crée un droit administratif, qui scandalise les Anglo-Saxons.
L’autoréférence donne la souveraineté, le roi de France est empereur dans son royaume. Avec les clercs naît une classe d’État qui dépend elle-même d’un office : c’est une mission à vie, qui détermine le cadre de vie de celui qui le sert, et qui efface sa personnalité, et dont les conditions d’exécution de sa tâche dépassent ses possibilités humaines, comme pour un prêtre. Enfin le droit administratif que synthétisera Richelieu : lorsque l’État tranche de manière judiciaire, il n’opère pas un acte de justice, il continue à faire de la politique.
Ainsi en France le politique précède le juridique et le sociétal : c’est lui qui établit la décision pour le salut collectif, comme le pape pour le salut de l’humanité. Et aussi pour assurer la plus grande communion nationale. Ce qui aboutit à un quatrième attribut : la France va prétendre à une diplomatie arbitrale. Elle est là pour faire la paix, au-dessus des autres nations. D’où sa vocation à l’universalité.
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Mais ça, c’était sous l’Ancien Régime. Qu’en est-il depuis l’avènement des Républiques ?
Par-delà les régimes, rien ne va changer : en France, les formes changent mais les substances subsistent. Il y a des invariants. Monarchie et république ne sont pas des histoires opposées ou séparées sur ce plan : la religion française est unitive, donc unitaire. La religion française, ce n’est pas une religion de la France, c’est ce qui procède de ces liens historiques entre monarchie et papauté. Il faut juger toutes les violences qui ont parsemé son histoire selon cet angle : voir ce que les dragonnades et les colonnes infernales ont de commun et de structurel. Ce n’est pas la même idéologie, mais c’est à chaque fois un État considérant qu’à partir d’un certain stade de conscience religieuse, cela peut devenir source de faction et de sédition. Il faut lire Port-Royal rasé par la monarchie et les expulsions des congrégations sous le même angle. De la même façon, il faut étudier la fonction très comparable de la compagnie du Saint Sacrement sous Louis XIV et celle du Grand Orient sous la IIIè République : c’est de la police religieuse, surveillée par l’État mais aussi instrumentalisée par l’État. La France est le grand pays de la « police religieuse », c’est-à-dire une approche civile du fait religieux. Et la France est le seul pays qui, plaçant l’État dans un certain rapport de transcendance, va essayer de faire cohabiter, par exemple, des protestants et des catholiques, parce que l’unité de la nation requiert d’exorciser le spectre de la guerre civile.
L’histoire nous donne ces leçons-ci : que si la France n’est pas entièrement catholique, le catholicisme est insécable de son Histoire ; et que la laïcité n’est pas un objet créé de toutes pièces, mais le résultat d’une histoire entre l’État français et l’Église catholique, dans un rapport à la fois symbiotique et antithétique.
Mais 1905 ne bouleverse-t-il pas cet équilibre ?
1905, c’est la bataille entre deux cléricatures. Le problème est le « domaine mixte » : c’est le domaine de la police religieuse, partagé entre Église et État, comme l’éducation. Entre 1880 et 1905, il y a une véritable offensive, qui n’est pas nouvelle : 1905 est précédé par une vingtaine de lois, où il s’agit de chasser l’Église de la santé, l’éducation, et des funérailles. À la fin du XIXe, les catholiques sont le dernier obstacle à la complétion d’un État qui veut devenir sa propre référence. Les catholiques sont les derniers à souffrir de cette marche à la neutralité, mais auparavant les protestantss puis les juifs l’avaient déjà subie. En perdant le Concordat, l’Église catholique gagne aussi une liberté théologique inégalée. Ainsi, la laïcité veut créer un no man’s land, un endroit démilitarisé, un espace public neutre. La laïcité est un vide mais qui correspond aux principes français millénaires.
Mais il faut d’abord refuser de se faire enfermer dans la question du voile, qui est connexe. La France ne doit pas manquer de générosité vis-à-vis de populations qui par exemple fuient des violences et pour qui le voile est traditionnel. Mais le phénomène auquel nous avons affaire, c’est surtout l’envoilement, qui se déroule à l’échelle planétaire.
Aujourd’hui, c’est au tour de l’islam ?
J’essaie de reconstituer une histoire pour penser aujourd’hui. L’histoire nous donne ces leçons-ci : que si la France n’est pas entièrement catholique, le catholicisme est insécable de son Histoire ; et que la laïcité n’est pas un objet créé de toutes pièces, mais le résultat d’une histoire entre l’État français et l’Église catholique, dans un rapport à la fois symbiotique et antithétique. Il faut retourner à ça pour bien le comprendre. Un des problèmes que pose l’islam, c’est que jusqu’à maintenant la France n’avait eu à traiter que des corps religieux issus du socle biblique. Et le Coran n’est pas la Bible.
Mais il faut d’abord refuser de se faire enfermer dans la question du voile, qui est connexe. La France ne doit pas manquer de générosité vis-à-vis de populations qui par exemple fuient des violences et pour qui le voile est traditionnel. Mais le phénomène auquel nous avons affaire, c’est surtout l’envoilement, qui se déroule à l’échelle planétaire. Certes, toutes les jeunes filles ne se voilent pas sous la contrainte, mais ce n’est pas à elles qu’il faut poser la question : c’est aux femmes qui appartiennent aux 49 pays dits musulmans qu’il faut la poser ; aux femmes qui ne peuvent pas se dévoiler.
Alors, pourquoi est-on contre le voile ? Parce qu’on est dans une société exogamique, où la France était le pays d’Europe vivant le plus de « mariages mixtes ». La promesse d’universalité française se réalisait. Et le voile c’est la barrière mise pour créer l’endogamie, en quoi ça heurte notre principe d’universalité. Par ailleurs, nous considérons que ce serait une chance historique pour la France, et pour l’islam, que nos compatriotes de foi musulmane offrent un exemple de libération de la contrainte politico-religieuse que fait régner ailleurs l’islamisme. Si la France n’a plus cette vocation, que devient-elle ?
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Mais en a-t-elle les moyens ?
Il faut en revenir à la république, au sens de Bodin, qui, ordonnatrice du bien commun, est plus créatrice de libertés que le libéralisme, in fine. C’est le paradoxe de notre histoire, avec tous ses dégâts humains, que je n’entends pas justifier, mais il y a une contrainte posée sur les corps religieux d’entrer dans ce pacte civil. Il faut une forme de contrainte, et elle est suffisante dans notre appareil législatif. Il ne faut pas faire de loi d’exception pour les musulmans mais appliquer l’entièreté de la loi parce qu’ils le méritent, ce sont nos compatriotes. Il faut arrêter de les traiter sous le mode de l’indigénat, inconsciemment. Il faudrait une espèce de concile musulman, où les imams se réunissent et définissent le sens du voile, de manière claire : on aurait un point de référence, et peut-être plus raisonnable que ce qu’on pourrait attendre.
Propos recueillis par Rémi Lélian et J.G.
LA RELIGION FRANÇAISE Jean-François Colossimo Éd. du Cerf 394 p. – 20 €

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