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Last exit before Brexit ! Derry (Londonderry pour les protestants), la deuxième ville d’Ulster située à 8 km de la démarcation entre les deux Irlande, n’a jamais entendu parler du spectacle où Bernard-Henri Lévy s’alarme du retour des nationalismes. Fantasme ou réalité ? Avec cet interminable Brexit et plus de 20 ans après les accords de paix du Vendredi Saint entre Républicains irlandais et Unionistes protestants, la ville du défunt Martin McGuiness retient son souffle.
Dans la nuit du 18 avril 2019, une journaliste décède dans une fusillade au cours des émeutes de Creggan, un quartier de Derry qui domine le Bogside, refuge mythique de l’IRA provisoire dans les années 70. La ville, désormais administrée par le Sinn Fein, ex-vitrine politique de l’IRA, pensait avoir rangé au rayon des mauvais souvenirs ce genre de drame. Le groupe terroriste est censé avoir définitivement rendu les armes en 2005. Mais les dissidences se sont multipliées et les tensions sont palpables. La nouvelle IRA (« IRA véritable », dissidence de l’IRA provisoire) a endossé la responsabilité de ce meurtre « accidentel ». Cent ans après la déclaration d’indépendance du 21 janvier 1919 par les députés irlandais réunis à Dublin, le feu n’est toujours pas complètement éteint en Irlande du Nord.
John Kelly accueille les visiteurs à l’entrée du Free Derry museum et prévient : « La guerre est finie et nous voulons rester en paix mais je n’ai qu’un passeport irlandais. Si la frontière était de nouveau à l’ordre du jour, nous serons prêts à reprendre le combat ». Il se souvient comme si c’était hier du « bloody sunday », popularisé en 1983 par le groupe dublinois U2. Il se revoit traîner le corps de son petit frère de 17 ans Michael et montre les impacts de balles qui sont restés gravés dans le béton écarlate. S’il ne souhaite plus se venger, il tient à ce qu’une cour britannique juge « le soldat F », ce parachutiste britannique qui a tiré sur son frère sur la barricade et dont il assure connaître l’identité. Jamais il n’oubliera cette journée du 20 janvier 1972 et ses 14 compatriotes irlandais tombés sous le feu anglais. Il n’est pas question pour lui de revoir les militaires britanniques patrouiller dans Derry.
Les protestants sont demeurés nettement plus conservateurs, à l’image de leur chef, le pasteur Ian Paisley et de son fils du même nom. À Dublin, le Premier ministre d’origine indienne, Léo Varadkar est ouvertement homosexuel et l’Eire fut un des premiers pays européens à ouvrir la PMA pour les couples lesbiens.
À la sortie de la messe dominicale de 9 h 30, le curé de Saint Eugene Cathedral de Derry, le père Paul Farren, reste prudent : « Je ne crois pas à un retour des « troubles » mais je redoute le retour d’une frontière visible à Bridgend ». L’Église d’Irlande a toujours voulu jouer les médiateurs de paix bien que son influence se soit considérablement réduite. Aujourd’hui, le Sinn Fein mène le combat pour l’avortement et le mariage gay. Faute de gouvernement à Belfast, Westminster a d’ailleurs légalisé depuis Londres ces deux marqueurs progressistes le 22 octobre sans que cela ne réveille la susceptibilité des Irlandais, bien au contraire. Les protestants sont demeurés nettement plus conservateurs, à l’image de leur chef, le pasteur Ian Paisley et de son fils du même nom. À Dublin, le Premier ministre d’origine indienne, Léo Varadkar est ouvertement homosexuel et l’Eire fut un des premiers pays européens à ouvrir la PMA pour les couples lesbiens.
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Au nord, le discours du Sinn Fein s’est parallèlement égaré dans une dérive gauchiste décoloniale, solidaire avec les Catalans mais aussi les Kurdes, les Papous, les Palestiniens, l’ANC d’Afrique du Sud. Fidel Castro, Che Guevara et Robert Mugabe, sont autant de figures inattendues lorsque l’on revisite l’histoire du mouvement. La faucille et le marteau flottent dans le ciel de Free Derry ! Le Sinn Fein siège avec LFI à Strasbourg. Certaines fresques murales qui attirent les touristes à Belfast et Derry ont beau avoir été repeintes à grands frais par l’Union Européenne en faveur du droit des femmes, des homosexuels et des enfants, certaines sont voisines de graffitis aussi récents que menaçants : « On n’a besoin que d’une seule chance ». Les deux croix celtiques qui encadrent le sigle de l’IRA ressemblent à s’y méprendre aux viseurs des tireurs d’élites. « On ne se rendra jamais à l’UE », dit une autre.
« Les Anglais, je crois, n’en ont rien à cirer de l’Irlande du Nord. On le sent dans l’attitude de Boris Johnson, comme de la plupart des élites britanniques. Il considère l’Irlande du nord comme un boulet, une terre d’arriérés. Le seul point sur lequel les Britanniques tiennent à l’Irlande du Nord, est l’intégrité territoriale du Royaume-Uni. C’est leur Corse », estime Serge Enderlin, ancien correspondant à Londres du Temps et auteur d’Angleterre : Brexit et conséquences (Nevicata, 2017).
Côté Democratic Unionist Party (DUP), dans l’opposition loyaliste à Derry mais dans la majorité au palais de Stormont (d’une seule voix), le parlement d’Irlande du Nord, on estime que le Brexit est un prétexte pour les groupes dissidents irlandais qui souhaitent relancer le conflit et reprendre les armes contre Londres. Ryan McCready, jeune vétéran du Royal Irish Regiment en Irak, Afghanistan et même Ukraine, est devenu échevin de Derry l’année dernière. Il a été décoré par le Prince Harry en personne. Selon lui, « le Brexit est pour beaucoup une opportunité pour remettre en cause le statu quo (…) mais la population est moins fanatisée qu’avant, de plus en plus de familles sont mixtes ».
Paradoxalement, les frères ennemis Sinn Fein et DUP se retrouvent pour rejeter le « Boris deal ». Les loyalistes refusent que l’accord négocié par le Premier ministre anglais remette en cause la règle du consensus qui est la clé de voûte de la paix en Ulster. Côté républicains (le Sinn Fein est aussi le troisième parti de la République d’Irlande), il n’est pas question qu’une frontière économique réapparaisse avec le Brexit (voir entretien p. 57). Pour autant ils ne se satisfont pas du statu quo. Le Sinn Fein milite toujours pour la réunification irlandaise pure et simple tandis que le DUP veut un Brexit le plus dur possible. « Nous croyons dans l’unité britannique et nous voulons un accord mais Boris Johnson crée avec cet accord une frontière douanière en mer d’Irlande, c’est inacceptable », poursuit Ryan McCready. Boris Johnson a-t-il négligé le DUP dont il a tant besoin pour obtenir une majorité à Westminster ?
« Les Anglais, je crois, n’en ont rien à cirer de l’Irlande du Nord. On le sent dans l’attitude de Boris Johnson, comme de la plupart des élites britanniques. Il considère l’Irlande du nord comme un boulet, une terre d’arriérés. Le seul point sur lequel les Britanniques tiennent à l’Irlande du Nord, est l’intégrité territoriale du Royaume-Uni. C’est leur Corse », estime Serge Enderlin, ancien correspondant à Londres du Temps et auteur d’Angleterre : Brexit et conséquences (Nevicata, 2017).
« La plupart des jeunes ne se souviennent pas de la période où l’armée contrôlait tous les passages. Nous refusons de remplir de la documentation où de nous faire badger électroniquement parce que nous sommes ici chez nous (…) Londres nous méprise parce que seulement 2 % de leur commerce traverse cette frontière mais pour nous c’est quasiment 100 %. Les ports les plus proches du Donegal sont Derry et Belfast, pas Dublin ! Je ne veux pas d’un retour aux années 90 ».
Signe des temps, la contestation contre le retour d’une frontière séparant l’Irlande est venue davantage des réseaux sociaux que des partis politiques. Une page facebook suivie par plus de 15 000 personnes, « borders against brexit », a été à la naissance de plusieurs manifestations à Bridgend, à quelques dizaines de mètres de la frontière invisible (même les riverains ne savent plus exactement où se trouve la démarcation). Méfiant à l’égard de toute récupération politique, George Mills, transporteur de pommes de terre à l’initiative du mouvement, a demandé qu’aucun drapeau autre que celui de l’Europe n’apparaisse (de fait aucun drapeau européen n’apparaîtra). Alors que le Brexit ne tient qu’à un fil à la chambre des communes, 150 poids lourds déroulent, le 20 octobre, une opération escargot de sorte que les automobilistes réalisent à quoi pourrait ressembler le retour des contrôles à la frontière. « 13 800 personnes traversent la frontière chaque jour », affirme Mills, président de l’association Irish Road Haulage. « La plupart des jeunes ne se souviennent pas de la période où l’armée contrôlait tous les passages. Nous refusons de remplir de la documentation où de nous faire badger électroniquement parce que nous sommes ici chez nous (…) Londres nous méprise parce que seulement 2 % de leur commerce traverse cette frontière mais pour nous c’est quasiment 100 %. Les ports les plus proches du Donegal sont Derry et Belfast, pas Dublin ! Je ne veux pas d’un retour aux années 90 ». Son fils acquiesce : « Nos familles aussi vivent de part et d’autre de la frontière, nous ne voulons pas choisir de quel côté vivre ». Sean, serveur dans un pub de Donegal trouve que « la situation des agriculteurs est de plus en plus difficile ».
On sent que la question de la réunification irlandaise est prudemment écartée. Pourtant Londres s’est engagé en 1998 à organiser un référendum sur la réunification irlandaise, à condition que les Unionistes le veuillent bien. Si l’Ulster a largement voté contre le Brexit, les sondages ne donnent au rattachement que de faibles suffrages en Irlande du nord. Quoi qu’il en soit, les unionistes se refusent à imaginer un référendum sur cette question. Pour Nathalie Bordeau, qui a écrit Brexit et après (Bart & Jones, 2016) puis L’Europe et après (Bart & Jones, 2019), « en cas de division territoriale, le vote en faveur de la réunification pourrait en revanche l’emporter, simplement pour des questions pratiques ».
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En Angleterre on se rassure avec des chiffres économiques plutôt bons. « Personne ne prétend que ce sera rose, mais en même temps ce ne sera pas la fin du monde. La sortie va créer des opportunités réelles que nous devrons saisir. Le Royaume-Uni pourrait être dans une meilleure position hors de l’UE qu’à l’intérieur », estime Lord King, gouverneur de la banque d’Angleterre (2003-2013), qui a fait campagne pour le Brexit. Nathalie Bordeau, qui pronostique un Brexit sans accord depuis 2016, se veut également optimiste. Elle croit en « un bilatéralisme intelligent ». Elle s’inquiète en revanche qu’on ait « embauché en France que des douaniers et peu de médecins et d’inspecteurs sanitaires ».
Lord Owen, ancien ministre des Affaires étrangères et brexiter centriste, ce qui est plutôt rare, considère que « les États-Unis d’Europe, c’est bon pour les petits pays comme ceux du Benelux, pas pour une puissance importante comme le Royaume-Uni ».
« Le Brexit a été d’abord guidé par le rejet de l’immigration, pas seulement européenne, mais aussi africaine et asiatique » : les Britanniques veulent régler ce problème en sortant de l’UE, analyse Marc Roche, ancien correspondant du Monde à Londres et résident britannique, dans son essai Le Brexit va réussir (Albin Michel, 2018). Lord Owen, ancien ministre des Affaires étrangères et brexiter centriste, ce qui est plutôt rare, considère que « les États-Unis d’Europe, c’est bon pour les petits pays comme ceux du Benelux, pas pour une puissance importante comme le Royaume-Uni ». Churchill avait, pour cette raison, refusé d’accompagner Jean Monnet et Robert Schuman dans leur projet fédéraliste. Se doutait-il que son futur biographe, Boris Johnson, serait contraint quelques décennies plus tard d’en sortir dans de si pénibles conditions ?
Hadrien Desuin
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