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Ici Londres, les étudiants parlent aux étudiants

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Publié le

6 décembre 2019

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L’ouragan intersectionnel gagne l’université française. Dans le milieu académique, la résistance s’organise face aux milices du progrès.

 

Idéologie néo-marxiste concoctée aux États-Unis il y a 30 ans, l’intersectionnalité consiste à additionner différents types d’oppression. On divise la population selon la race, le genre, la sexualité des individus pour ensuite corriger les « déséquilibres » à l’aune des « privilèges » ou des « handicaps » de chacun. Une lesbienne noire aura plus de droits qu’une hétérosexuelle noire, beaucoup plus de droits qu’une hétérosexuelle blanche et considérablement plus de droits qu’un hétérosexuel blanc. Simple, manichéen… de quoi séduire tous les activistes. De là, l’idée d’une « justice académique » destinée à aider les minorités à se faire entendre à l’université. Comment ? En créant des champs d’études pluridisciplinaires (études de genre, études noires), en leur offrant tribunes et porte-voix. Et en faisant taire les nouveaux mal-nés, les prétendus dominants.

 

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Ainsi, Alain Finkielkraut n’a pu pénétrer à Sciences Po pour tenir sa conférence que sous escorte policière et sous les invectives du groupuscule « Sciences Po en lutte ». La conférence de Sylviane Agacinski, « L’être humain à l’époque de sa reproductibilité technique » à l’Université Bordeaux-Montaigne a été suspendue sous la pression des associations Mauvais Genre-s, Riposte Trans, Collectif étudiant-e-s anti patriarcat. Mohamed Sifaoui devait diriger, à la Sorbonne-Paris 1, un séminaire intitulé « Prévention de la radicalisation : compréhension d’un phénomène et détection des signaux faibles ». Le 10 novembre, dans l’émission Signe des temps (Marc Weitzman, France Culture), il fallait entendre les circonvolutions de Georges Haddad, Président de Paris I, justifiant sa décision d’annuler le séminaire : « Ce sont des thèmes très sensibles », « Le rôle de l’université, ça n’est pas de stigmatiser », « Je n’ai subi aucune réelle pression »… pour finalement reconnaître, un, que l’université avait reçu une lettre recommandée d’une association musulmane, deux, qu’il avait agi sous la pression de son très politisé conseil d’administration. Enfin, mi-novembre, François Hollande était exfiltré de la fac de Lille pendant que les agitateurs déchiraient ses livres. Un autodafé « de gauche ». Voilà où nous en sommes. Finkielkraut insulté. Agacinski dont le point de vue sur la PMA et la GPA est disqualifié en deux mots (transphobe et homophobe) avant même d’être entendu. Le président de Paris I qui préfère mettre sous le tapis les sujets piégés. Que vaut une éducation supérieure qui épargne les étudiants de débats contradictoires ?

 

Les courants de « gauche » interdisent les libertés individuelles de base

Le niveau d’intolérance a pris des proportions alarmantes aux États-Unis. Depuis 2014, le pays a connu 190 « campagnes de désinvitation » (dont 94 ont abouti). 190 conférenciers ont été jugés inaudibles en vertu de leurs opinions politiques, de leurs vues sur l’avortement, l’islam, les transgenres, les femmes, l’homosexualité ou le conflit israélo-palestinien. Le campus de Berkeley (Californie), berceau du mouvement pour le free speech dans les années 60, a vécu sa pire année en 2017 quand les protestations se sont accompagnées de violences antifa occasionnant 100 000 $ de dégâts, après quoi il fallut débourser plusieurs millions en frais de sécurité pour protéger les intervenants.

D’autant qu’une nouvelle posture victimaire séduit les étudiants : l’expression « snowflakes » (flocons de neige) désigne les hyper-sensibles qui se sentent agressés à tout propos.

Plusieurs facteurs expliquent ce phénomène. L’uniformité idéologique au sein du corps professoral (11 % d’universitaires de droite aux États-Unis) et plus encore dans l’administration (6 % de conservateurs). La frontière entre enseignement et endoctrinement se fendille. Ajoutons l’apathie des administrations universitaires, adeptes du « pas de vague », qui plient devant les revendications les plus saugrenues. D’autant qu’une nouvelle posture victimaire séduit les étudiants : l’expression « snowflakes » (flocons de neige) désigne les hyper-sensibles qui se sentent agressés à tout propos. La décision du syndicat étudiant d’Oxford de bannir les applaudissements sur le campus pour ne pas heurter les mal-entendants faisait la une de la presse anglaise fin novembre. Désormais, au lieu d’applaudir, il faut agiter les mains en l’air, selon le langage des sourds. À vouloir inclure les sourds, on exclut les aveugles… Ainsi va l’engrenage infernal de la victimisation.

 

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« C’est absurde, juge James Burns, en troisième année d’histoire à Oxford. Le syndicat étudiant n’est pas représentatif. La participation aux élections syndicales plafonne à 20 % ; il n’y a aucun pluralisme parmi les candidats, tous gauchistes, et donc un déficit démocratique patent. Cette dérive, parfois autoritaire, souvent ridicule, est le fait d’une minorité bruyante et ne reflète pas la mentalité étudiante ». Tanya Kekic, en histoire et sciences po à Warwick, note que contrairement aux étudiants des années 60 qui se mobilisaient contre la guerre du Vietnam ou l’apartheid en Afrique du Sud, les activistes 2019 ne manifestent ni en solidarité avec Hong Kong ni en soutien aux Kurdes de Syrie ou aux Iraniennes refusant de porter le voile.

L’esprit de censure infecte l’Angleterre, à en croire la liste des personnalités désinvitées, The Banned List (la liste des censurés), établie par l’AFAF (Academics For Academic Freedom).

« Leur démarche est narcissique : ils exigent d’être cajolés, épargnés des débats complexes, protégés des blagues de mauvais goût ou des propos sexistes ». L’esprit de censure infecte l’Angleterre, à en croire la liste des personnalités désinvitées, The Banned List (la liste des censurés), établie par l’AFAF (Academics For Academic Freedom). Signe des temps positif, Liberate The Debate, constituée à l’université de Sussex, a reçu le prix de la meilleure association étudiante en 2018 et a depuis essaimé sur une dizaine de campus anglais.

 

 

Le temps de la résistance est venu

Aux États-Unis, la contre-offensive s’organise. Parmi les initiatives les plus remarquables, en 2015, Jonathan Haidt (1), alarmé par le climat inquisitorial à l’université, lance Heterodox Academy (HxA). Cette plateforme collaborative réunit aujourd’hui 3 500 chercheurs de haute volée (citons Steven Pinker ou Mark Lilla), profs, étudiants, administratifs, unis pour combattre le conformisme intellectuel, encourager la recherche sans tabou et le débat d’idées civilisé. L’objectif est de réinstaurer une culture universitaire ouverte fondée sur la raison. La plateforme met en ligne bases de données, travaux de recherche, articles, recensions d’ouvrages, conférences TED et podcast maison. Leur blog fourmille d’informations, idées et initiatives contre la censure. HxA produit des classements des campus les plus respectueux de la liberté d’expression et a publié une version abrégée et illustrée de l’ouvrage de John Stuart Mill, De la liberté, à ce jour téléchargée plus de 50 000 fois.

 

« La bataille se gagnera sur le plan culturel », dit Zachary Greenberg, juriste à FIRE (Foundation for Individual Rights in Education). Cette organisation, créée à Philadelphie il y a vingt ans pour défendre la liberté d’expression sur les campus, reçoit 1 000 demandes d’assistance juridique par an. FIRE informe les étudiants sur leurs droits et incite les universités à adopter Les Principes de Chicago (Chicago Statement), texte fondateur dans lequel l’université de Chicago énonce ses principes de liberté de pensée, de parole et de recherche. Autant d’initiatives bénéfiques à la préservation d’un milieu universitaire productif. Il y a donc des idées à prendre.

 

Sylvie Perez

 

(1) Jonathan Haidt, co-auteur avec Greg Lukianoff, de The coddling of the american mind : how good intentions and bad ideas are setting up a generation for failure, éditions Allen Lane, 2018 – « L’esprit américain dorloté : comment de bonnes intentions et de mauvaises idées forment une génération vouée à l’échec ».

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