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De la censure : mettez des paillettes dans votre vie

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Publié le

17 décembre 2019

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« La censure épargne les corbeaux, elle s’attaque aux colombes » Juvénal, Satires II, 63. / « Toute censure est un aveu. On ne bâillonne que la bouche qui dit vrai » Pierre Gripari, Reflets et réflexes / « La déconsidération, c’est peut-être une voix » Pierre-Jean Jouve / « Ce qui vient au monde pour ne rien troubler ne mérite ni égards ni patience » René Char, Fureur et Mystère.

 

 

 

Les censeurs sont partout. Ils critiquent paroles et actions. Ils blâment, condamnent et excommunient. Mais plus au nom de l’absolu, plus au nom d’un idéal politique non plus, mais simplement au nom de la morale. D’un nihilisme moralisateur. Le régime ne tolère plus l’esprit critique. Nous sommes castrés par la pensée dominante et le contrôle social. Tout devient globalement régressif, on vous fait gentiment la leçon, ou on vous dit triste et pessimiste.

Tout le monde surveille tout le monde. La délation comme vertu. Avec mon smartphone, je me sens à la tête d’un empire. Je peux évaluer et juger. Liquéfier à distance tous les rapports sociaux. Railler tout le monde, me foutre de tout.

Freud parlait du refoulement de certains éléments de la vie psychique que le surmoi ne tolérait pas. On refoule totalement. Mais on ne sait plus bien quoi tellement on projette de conneries. Nous sommes dans un minuscule régime de contrôle. Ce n’est pas Big Brother (Google et co) le problème, mais le voisin ou votre ex qui vous surveillent. D’ailleurs, vous le faites aussi. Tout le monde surveille tout le monde. La délation comme vertu. Avec mon smartphone, je me sens à la tête d’un empire. Je peux évaluer et juger. Liquéfier à distance tous les rapports sociaux. Railler tout le monde, me foutre de tout.

 

Lire aussi : Le beau bizarre ou les nouveaux moches

 

Aujourd’hui où l’inexistence règne, mieux vaut être observé et censuré plutôt que rien du tout. « De la censure, pour que j’existe un peu ». Le politiquement correct a infantilisé tout le monde, et le somnambulisme est général. Il faut être du côté des vainqueurs et de la pensée de substitution pour qu’on nous foute la paix. Voilà l’aboutissement du néolibéralisme : toujours montrer qu’on est du bon côté. Pire, le débat n’est toléré que si tout le monde est sympa et pense pareil – je veux bien te parler si tu es d’accord avec moi. On met à l’écart. La société est hostile finalement, car égalitariste. On polémique sur des éléments réducteurs. Je serais assez curieuse de savoir ce qu’en 2019 vous trouvez obscène, présentez-moi le dernier Index de l’irreprésentable.

 

Bienvenue dans le désert du réel.

Dans ce désert, pouvoir choquer reste un plaisir d’aristocrate où l’on peut encore se sentir délicieusement anachronique, trop en avance ou un peu en retard. Le fait réel n’existe d’ailleurs plus vraiment, il y a son image, ce qu’il peut rendre, et donc son corollaire : l’envie de destruction, celle du kamikaze. Nous sommes dans le conformisme le plus total alors que la provocation est l’essence de la modernité. Que faire ? Sortir du tropisme de la faute, pas de punition, contrition, flagellation, soumission (encore lui ?). Les nouveaux mots d’ordre sont les mots de passe dans une société du tout possible où la discipline a disparu. On essaye de maximiser son capital numérique. On est dans la jacasserie 2.0, l’autopromo ridicule et le spiritualisme bling-bling. Le réseau est fondamentalement masochiste ; on est soumis à l’approbation d’un auditoire et on rêve secrètement d’un abonné glorieux (si un producteur me regarde…). On est la star d’une vie sans intérêt (mais filtrée) : de la photo de fesse (montrer son cul est-il féministe ?) à celle de la graine émincée (fais du bien à ton corps). On en appelle au désir mimétique, à la convoitise : comparons nos salons et nos cuisses. J’espère que vous êtes tous chez Carrefour pendant que je bois mon cocktail flashy devant ce coucher de soleil.

 

Lire aussi : Is suicide a solution ?

 

S’exposer, c’est s’exposer à la critique la plus sale – à petite ou à grande échelle. « Suicide-toi ». « Bouffon ». Est-ce le vaniteux ou l’envieux qui souffre le plus ? Aujourd’hui, loin des îlots turquoises d’Insta, on s’indigne à bon compte (le Gilet jaune se les gèle sur les ronds-points) de peur de passer soi-même pour un salaud. On préfère être du côté du bien. On préfère être du côté de l’illusion. « Marvellous » « cœur cœur » plutôt que de la réalité implacable et lucide. Toujours cacher la vérité. Et on finit par beaucoup trop se censurer. Rien ne doit offenser, tout est naturellement édulcoré, on ôte les dernières idées de dissidence et on étouffe sous des coussins ceux qui pensent mal (Éric Zemmour). Tout est sinistré au niveau des idéologies et tout vire à la déconstruction et à l’absurde. [On censure les Suppliantes d’Eschyle à la Sorbonne au motif que les Danaïdes selon la tradition antique avaient le visage grimé en noir].

Le gauchisme culturel a pour caractéristique l’intolérance à la distanciation et à la contradiction. L’individualisme des élites rit sous cape. Les islamistes sont caricaturaux et m’as-tu-vu. La liberté a toujours paru un peu suspecte.

La censure est un argument marketing, il faut des bouffons du roi pour vous faire penser droit et feel good. Le gauchisme culturel a pour caractéristique l’intolérance à la distanciation et à la contradiction. L’individualisme des élites rit sous cape. Les islamistes sont caricaturaux et m’as-tu-vu. La liberté a toujours paru un peu suspecte. Le droit de discriminer est aussi une liberté. Et on la sacrifie assez facilement au nom du progrès. La pression rend le débat de moins en moins possible. Le bon sens populaire peut-il encore nous sauver ? La censure reste le signe de la perte de contrôle de l’opinion publique. Mais on sait que ce qu’on censure a tendance à réapparaître clandestinement.

 

 

 Stéphanie-Lucie Mathern

 

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