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Centrafrique : le retour d’un Bokassa

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Publié le

26 décembre 2019

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Il est le quinzième des cinquante-six enfants reconnus par l’empereur de Centrafrique : depuis que sa famille a été réhabilitée en 2010, Jean-Serge Bokassa est devenu une figure politique. Candidat à la présidence en 2015 et ministre jusqu’en 2018, il se prépare pour la présidentielle de 2020.

 

 

Jean-Serge Bokassa est le fils de l’une des 18 ou 19 femmes de l’empereur déchu. Sa mère, Marie-Joëlle Aziza-Eboulia, gabonaise, a été épousée en 1970 tout juste âgée de 15 ans. Son père a écrit l’histoire de la Centrafrique depuis son indépendance en 1960 : rare soldat de son pays à être devenu officier, Jean-Baptiste de la Salle (dit « Jean-Bédel ») Bokassa est propulsé chef d’état-major en 1964. L’ancien sergent de la coloniale est l’œil de la Françafrique mise en place par Jacques Foccart pour le compte de l’Élysée : c’est à ce titre que ce vétéran du débarquement de Provence, devenu capitaine après les campagnes d’Indochine et d’Algérie, bénéficie d’un coup d’État le 31 décembre 1965 et devient président le jour de l’an 1966. Admirateur de Bonaparte, le maréchal et « président à vie » Bokassa finit par organiser son couronnement en 1977 et prive Mobutu du titre d’empereur d’Afrique. Lorsqu’il annonce vouloir se doter de la bombe atomique et se convertit à l’islam pour plaire à Mouammar Kadhafi, la France décide de mettre fin à cette aventure. En septembre 1979, les paras prennent le contrôle de Bangui, tandis que l’Empereur séjourne en Libye. L’opération Barracuda met fin à l’éphémère empire centrafricain mais Giscard n’a pas fini d’entendre parler de Bokassa Ier.

Sa seule satisfaction est de voir Giscard perdre l’élection de 1981 grâce au Canard enchaîné et la fameuse affaire des diamants. Mais n’est pas Napoléon qui veut. Assigné à résidence dans son château des Yvelines, sa tentative de retour à Bangui échoue lamentablement en 1986 : il ne passe pas les portes de l’aéroport.

Né en 1972, Jean-Serge ne conserve que quelques souvenirs de cette époque. Avant que sa famille ne parte en exil, il est pensionnaire en Suisse, puis réside au Gabon et en Côte-d’Ivoire d’où « papa Bok » veut faire son retour, tel Napoléon depuis l’Île d’Elbe. Le souverain déchu se rêve en aigle, chassant son cousin et prédécesseur, David Dacko, réinstallé par l’Élysée. Sa seule satisfaction est de voir Giscard perdre l’élection de 1981 grâce au Canard enchaîné et la fameuse affaire des diamants. Mais n’est pas Napoléon qui veut. Assigné à résidence dans son château des Yvelines, sa tentative de retour à Bangui échoue lamentablement en 1986 : il ne passe pas les portes de l’aéroport. Le général Kolingba, un de ses anciens ambassadeurs parvenu au pouvoir en 1981, l’embastille après un rapide procès. Néanmoins le « soudard », comme l’aurait appelé le général de Gaulle, fait toujours peur. Il est filmé en permanence dans sa prison sur ordre du colonel Mantion, conseiller militaire français de Kolingba. « Des années extrêmement dures », raconte Jean-Serge à l’hebdomadaire Jeune Afrique. Au plus fort de la crise qui secoue le pays en 1993, le général Kolingba tente de conjurer une élection présidentielle mal engagée en annonçant le retour de l’empereur Bokassa, qu’il fait opportunément amnistier et libérer entre les deux tours. Jean-Serge est l’un des rares à se trouver auprès de son père à sa sortie de la petite cellule de 5 m2, barrée d’un carré de lumière. Cette manœuvre n’empêche pas la victoire d’Ange-Félix Patassé, ancien premier ministre de « Papa Bok ». Trois ans plus tard, l’empereur décède d’une crise cardiaque. Il avait auparavant pris soin de s’autoproclamer « treizième apôtre » du Seigneur. Cette ferveur touche aussi son fils Jean-Serge. « À l’été 1997, confesse-t-il au magazine L’Express, j’ai rejoint le cursus missionnaire d’une église évangélique, puis je me suis engagé dans les prisons ou auprès de jeunes marginaux ».

 

Lire aussi : Le Hirak dans l’impasse

 

Mais en 2003, Jean-Serge Bokassa est rattrapé par la politique et devient député de Mbaiki. Ce retour dans l’actualité d’un membre de la famille impériale, autrement que dans la rubrique mondaine ou faits divers (voir encadré), surprend d’autant plus que lors d’une interview à la BBC, il estime la monarchie de son père « indéfendable ». Une couronne ? Très peu pour lui : il se définit comme patriote et se range aux côtés de François Bozizé, le tombeur de Patassé en 2003. Jean-Serge cultive la mémoire de son père et savoure son retour en grâce. Bozizé est un ancien officier de Bokassa qui était assis près de lui lors du sacre impérial. Il a réprimé les manifestations estudiantines de janvier 1979. La famille impériale est réhabilitée officiellement au cours d’une cérémonie en décembre 2010. Jean-Serge est nommé ministre de la jeunesse et des sports en 2011 jusqu’à ce que le pays sombre dans la guerre civile. Deux ans après son entrée au gouvernement, Bozizé part à son tour en exil.

Proche des milices anti-balaka, Jean-Serge Bokassa a préféré rester. Il est pressenti pour un poste de ministre dans le gouvernement de transition. Le député fait preuve d’habileté et prône à sa manière son « aversion pour la violence ». En mai 2013, il organise à Bangui une « marche de la paix » exigeant le désarmement du quartier musulman PK5, le départ des forces burundaises jugées proches de la Séléka (milices rebelles du nord du pays qui ont renversé Bozizé), et le réarmement de l’armée centrafricaine. « Le fait que les musulmans soient une minorité leur donne-t-il le droit de tuer si massivement ? » demande le prince à la journaliste Dorothée Thienot. Mais la manifestation tourne à l’affrontement : plusieurs blessés sont à déplorer ainsi que la destruction d’une mosquée.

Limogé en 2018 après s’être opposé à l’installation dans le palais présidentiel d’un détachement militaire russe, il croit toutefois en son destin et fait campagne auprès de la diaspora centrafricaine en France.

Avec près de 7 % des voix le 30 décembre 2015, l’ex prince de Berengo, palais aujourd’hui en ruines, finit quatrième sur trente candidats. Dans une présidentielle très ouverte, 100 000 voix le séparent au premier tour du futur vainqueur, Faustin-Archange Touadéra. Il le soutient au second tour et devient son ministre de l’Intérieur. Mais dès 2017, il est rétrogradé au portefeuille de l’Administration du territoire. Limogé en 2018 après s’être opposé à l’installation dans le palais présidentiel d’un détachement militaire russe, il croit toutefois en son destin et fait campagne auprès de la diaspora centrafricaine en France.

Jean-Serge Bokassa veut prendre sa revanche lors de la présidentielle de 2020. Cette carte est difficile à jouer pour la France : certes, Paris tente de contenir le retour des Russes, dans un pays pas complètement stabilisé, mais ne peut pas revenir aux bonnes vieilles méthodes de la Françafrique.

En novembre 2018, devant la tombe de « Papa Bok » ornée d’une statue monumentale, ministres, élus locaux et députés bokassistes se sont retrouvés pour honorer la mémoire du célèbre empereur de la Centrafrique autour de son fils. Cet été, le député Jean-Serge Bokassa est venu en pèlerinage au château paternel de Villemorant et a déclaré à La Nouvelle République « espérer être le second Bokassa à diriger la Centrafrique ». « Mais en étant élu, cette fois-ci ! » a précisé le porte-parole de sa nouvelle plateforme politique, E-Zingo Biani. Jean-Serge Bokassa veut prendre sa revanche lors de la présidentielle de 2020. Cette carte est difficile à jouer pour la France : certes, Paris tente de contenir le retour des Russes, dans un pays pas complètement stabilisé, mais ne peut pas revenir aux bonnes vieilles méthodes de la Françafrique. Avec un Bokassa, le spectre de Giscard pourrait se réveiller.

 

Frédéric de Natal

Fortunes et infortunes des Bokassa.

 

Que devient la (très) nombreuse progéniture impériale ? Héritier du trône à 46 ans, Jean-Bédel Bokassa II a disparu des radars et vivrait en Suisse. Il a été choisi en lieu et place de George. Ce dernier, éphémère ministre de la défense, avait été jugé trop faible par son père. Expulsé du château de Mézy qu’il occupait depuis 1983, Georges Bokassa a tenté en vain de récupérer cette bâtisse vidée de ses meubles, et même plaidé auprès du président Nicolas Sarkozy pour qu’il intervienne en sa faveur, avant qu’elle ne soit vendue à un particulier en 2011. « Une spoliation » affirme le prince désargenté. Charlemagne Bokassa, le fils oublié, serait sans-domicile-fixe. Marie-Ange Bokassa est artiste à Dublin. Jean-Bedel Jr est caporal-chef au 13e BCA de Chambéry. Jean-Barthélémy dit Jean-Barth’, auteur de livres à succès sur son grand-père est un jeune dandy, friand de galas et flûtes de champagne. Marie-France Bokassa a fait publier une autobiographie au printemps dernier chez Flammarion, relatant avec amertume son enfance loin de son père. Ces révélations ont réveillé les vieilles blessures, en particulier celle du 7 juillet 1996 : ce jour-là, Saint-Cyr Bokassa, le « chouchou » de l’empereur, est retrouvé mort sur le sol de son appartement à Abidjan. Le mystère de son décès n’a jamais été résolu.

 

Frédéric de Natal

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