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Michel Maffesoli : « L’image de la sorcière est soit hypersexuelle, soit chaste »

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Publié le

13 janvier 2020

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Sociologue et professeur émérite à l’université Paris-Descartes, Michel Maffesoli s’est intéressé très tôt à la figure de Dionysos, aux tribus postmodernes et plus généralement à nos imaginaires collectifs. Le retour des « sorcières » devait fatalement le passionner.

 

 

Le regain de la figure de la sorcière dans la sphère médiatique interpelle-t-il le sociologue et l’observateur attentif de la postmodernité que vous êtes ?

 

Afin de mettre tout cela en perspective, il est bon de rappeler que la prévalence du rationalisme fut une spécificité de la modernité. Souvenons-nous de ce qu’a fort bien analysé Max Weber lorsqu’il parle « d’une rationalisation généralisée de l’existence », avec pour principe « tout est soumis à raison, tout doit donner ses raisons ». C’est ce rationalisme inauguré par la philosophie de Descartes, conforté par la philosophie des Lumières et mis en œuvre par les grands systèmes sociaux du XIXe siècle qui conduisit à ce que le sociologue nomma « le désenchantement du monde ». Je souligne d’ailleurs que le terme allemand renvoie plutôt à la « démagification du monde », c’est-à-dire à l’évacuation des sorcières qui jusqu’alors constituaient un élément important de la mythologie populaire.

 

Lire aussi : À l’école des sorcières

 

On a cru dans la foulée des découvertes scientifiques du XIXe que tout ce qui n’était pas visible n’existait pas. Or, s’il est bien une structure anthropologique irréfragable, c’est celle qui prend sous divers modes la forme de l’invisible, à partir duquel on peut penser la vie sociale. Pour reprendre encore une formule de Weber, on ne peut bien comprendre le réel qu’à partir de l’irréel. C’est bien cet irréel fondateur que l’on retrouve dans la figure de la sorcière contemporaine. Pour moi, et cela est une spécificité de la postmodernité, on assiste à un réenchantement du monde ou mieux, à une remagification du monde, redonnant force et vigueur à toutes ces figures mythiques dont la sorcière est, à bien des égards, la cristallisation. Le retour et le succès d’Halloween en sont un exemple paradigmatique. Il est intéressant aussi de noter que la mode, la publicité voire les magasins de la vie quotidienne mettent l’accent sur ces figures étranges, sorcières et autres fantasmagories que nos progressismes benêts avaient cru pouvoir évacuer de la vie sociale.

Car ne l’oublions pas, le réenchantement dû aux sorcières est une négation du matérialisme, de la réification qui ont été les caractéristiques essentielles de la modernité.

Nos inconscients imaginent les « sorcières » participer à d’antiques bacchanales ou à des sabbats. Pourtant, il semblerait que les néosorcières soient souvent puritaines. Qu’en pensez-vous ?

 

Dans l’inconscient collectif, l’image de la sorcière est soit hypersexuelle, soit chaste. Il est certain que les Bacchanales et les Sambas d’antique mémoire célébraient ce que les historiens des religions appellent une structure hyper-dionysiaque. Mais la sorcière peut aussi investir une dimension hypo-dionysiaque. Certains, comme Jacques Lacan et bien d’autres observateurs après lui, montrèrent comment, à l’image de sainte Thérèse d’Avila, on pouvait investir en « hypo » la figure de la sorcière. Il n’est donc pas étonnant que les sorcières contemporaines prennent une allure particulièrement puritaine. Il faut se souvenir à cet égard de ce que l’injonction du « No sex » est également une manière de contester la société de consommation. Car ne l’oublions pas, le réenchantement dû aux sorcières est une négation du matérialisme, de la réification qui ont été les caractéristiques essentielles de la modernité. On peut aussi noter que l’engouement pour la figure des sorcières renvoie peut-être à la mémoire du rôle des sorcières de village, à la fois menaçantes et bienveillantes, souvent guérisseuses grâce à leur bonne connaissance des plantes médicinales.

 

Lire aussi : Les sorcières de sang-mêlé

 

Ne l’oublions pas, les figures mythiques comme celle de la sorcière ont une dimension chtonienne, (de chtonos, la terre) c’està-dire enracinées dans la nature. Il n’est donc pas étonnant que de nos jours où l’écosophie – cette sagesse de la maison commune – retrouve un nouveau souffle, l’on valorise ces figures qui sont liées à l’obscurité naturelle ou plus exactement, selon un oxymore connu à « l’obscure clarté » qui est un élément non négligeable de l’humaine nature. Aussi paradoxal que cela puisse paraître, il y a dans le débridement des bacchanales ou dans l’exacerbation de la mystique une dimension de l’esprit que le matérialisme moderne s’était employé à gommer.

Ceci dit, il y a peut-être, même chez les féministes les plus attachées à un gommage des différences entre l’homme et la femme ou entre le masculin et le féminin une nostalgie de ce féminin ancestral, chamane, accoucheuse, jeteuse de sorts et voyageuse dans les airs qu’est la sorcière.

La sorcière est-elle une figure de l’éternel féminin ? Elle semble paradoxalement récupérée par celles-là mêmes qui voudraient « déconstruire » le féminin et le masculin au profit de l’intersexe…

 

En allemand, la fée qui est en quelque sorte un contrepoint de la sorcière, mais appartient au même monde, se nomme Weise Frau qui signifie femme sage et sage femme, celle qui aide à cette tâche exclusivement féminine qu’est l’accouchement. La sorcière incarne donc une figure de l’éternel féminin. Elle ne peut donc pas entrer dans ce projet éminemment moderne qu’est la construction sociale des genres par opposition au donné naturel. Le donné naturel, c’est-à-dire l’acceptation des lois de la nature, étant entendu qu’il y a dans celles-ci une dimension toujours inquiétante rappelant que l’homme est aussi un animal. Anthropologiquement, la sorcière remplit de manière exacerbée cette figure de l’animalité humaine. Sa reprise par certaines figures du féminisme tient plutôt à sa caractéristique combative et ingénieuse qu’incarne bien le personnage enfantin de « Zouk la petite sorcière ». Ceci dit, il y a peut-être, même chez les féministes les plus attachées à un gommage des différences entre l’homme et la femme ou entre le masculin et le féminin une nostalgie de ce féminin ancestral, chamane, accoucheuse, jeteuse de sorts et voyageuse dans les airs qu’est la sorcière. Les affirmations de l’actuelle secrétaire d’État chargée de l’égalité entre les hommes et les femmes sont intéressantes à analyser. Ne dit-elle pas qu’originaire de Corse, elle est attachée aux rituels et légendes traditionnels et qu’elle voit dans la sorcellerie l’incarnation de « l’éternel féminin ».

J’ai indiqué tout au début de ma carrière que « l’Ombre de Dionysos » planait de plus en plus sur nos sociétés. Protagoniste de l’orgie, c’est-à-dire de la passion partagée, Dionysos a une part féminine d’importance.

Au fond, les « sorcières » ont-elles été toujours parmi nous ?

 

Sous diverses formes, la sorcière a accompagné toutes les sociétés humaines. Dans l’Antiquité, la figure de la Pythie, au Moyen-Âge les sorcières étaient légion, condamnées parfois, mais consultées aussi. Dans la modernité, la figure de la sorcière est plus cachée, discrète. Mais se manifeste quand même. On pense à l’essai de Jules Michelet donnant une vision romantique de la sorcière.

Il faut noter aussi que peupler le monde quotidien de figures magiques est plutôt le fait des religions polythéistes, quand le monothéisme traque les idoles.

Comme je l’ai dit plus haut, dans les périodes rationalistes, on a honte de la sorcière, dans les périodes sensualistes, elle se réaffirme avec force. Il faut noter aussi que peupler le monde quotidien de figures magiques est plutôt le fait des religions polythéistes, quand le monothéisme traque les idoles. Mais la frontière n’est pas toujours étanche entre la figure des saintes et celle des sorcières bienveillantes. Ce que l’on retrouve dans nombre de syncrétismes.

Certes personne, du moins aucun adulte, n’avouera qu’il « croit aux sorcières ». Mais comme pour d’autres croyances considérées comme obscurantistes, celle-ci est par nature clignotante : on ne croit pas aux sorcières, mais on peut croire aux pouvoirs d’influer sur le destin que posséderaient certaines.

Aujourd’hui la sorcière revêt une multitude de formes différentes : traditionnelle, celle des contes, plus récente, celle des contes de la rue Broca, voire proche des super-héros avec les figures de la littérature enfantine contemporaine. Certes personne, du moins aucun adulte, n’avouera qu’il « croit aux sorcières ». Mais comme pour d’autres croyances considérées comme obscurantistes, celle-ci est par nature clignotante : on ne croit pas aux sorcières, mais on peut croire aux pouvoirs d’influer sur le destin que posséderaient certaines. J’ai indiqué tout au début de ma carrière que « l’Ombre de Dionysos » planait de plus en plus sur nos sociétés. Protagoniste de l’orgie, c’est-à-dire de la passion partagée, Dionysos a une part féminine d’importance. C’est ce retour en force des affects, des émotions, des passions qui réanime la figure de la sorcière qui est donc une constante dans toutes les civilisations.

 

 

Propos recueillis par Gabriel Robin

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