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Les sorcières sont à la mode. On ne compte plus les ouvrages sortis ces derniers mois sur la question. Quand l’Amazonie brûlait, les convents du monde entier jetaient des sorts pour éteindre les feux de forêts. Certainement moins efficaces que les canadairs de l’armée brésilienne, les néo-sorcières à cheveux bleus et personnalités atypiques revendiquées convoquent la déesse-mère et les divinités chtoniennes pour réenchanter un monde occidental trop longtemps confisqué par le patriarcat, ou, carrément, le blantriarcat. Alors ces sorcières sont-elles le retour de l’archaïque ou un énième exemple du caractère gaguesque de la post-modernité ?
Le retour des sorcières ne date pas d’aujourd’hui. C’est un mouvement grandissant depuis déjà plusieurs décennies. Le culte wiccan était ainsi officiellement admis comme une pratique religieuse autorisée dans de nombreuses prisons américaines et même dans l’armée américaine. Signaux faibles qui faisaient figure d’anecdotes sur des États-Unis jamais avares de délires mystiques, la redécouverte de croyances primitives largement reconstruites participe d’un phénomène plus global qu’est celui de la déconstruction d’un monde : le nôtre. À tel point que notre secrétaire d’État à l’égalité femmes-hommes a signé une tribune intitulée « Sorcières de tous les pays, unissons-nous » publiée dans le Journal du Dimanche visant à réhabiliter les sorcières, décrites comme des « femmes pourchassées et assassinées par dizaines de milliers au cours de l’Histoire parce qu’elles vivaient en marge de la société patriarcale ». Comme Catherine Deshayes, dite le Voisin, sorcière au cœur de la sinistre affaire des poisons ?
Incarnations humaines de l’obscure humidité des profondeurs et des terrifiantes entrailles de la nature, les sorcières sont des archétypes à la fois séduisants et effrayants.
Sans verser à notre tour dans la caricature voulant que toutes les « sorcières » soient des femmes maléfiques s’adonnant aux sacrifices humains pour que les hommes qui se refusaient à elles en tombent amoureux ou pour conserver éternellement leur beauté de jeunesse, les « sorcières » ne sont pas et n’ont jamais été diabolisées sans raison. Incarnations humaines de l’obscure humidité des profondeurs et des terrifiantes entrailles de la nature, les sorcières sont des archétypes à la fois séduisants et effrayants. Jamais peut-être, la figure ne fut mieux dépeinte que dans Antéchrist de Lars von Trier. Car, au fond, la sorcière est bien cette femme dangereuse à qui on ne peut totalement accorder sa confiance. Elle maîtrise des arts plus ou moins obscurs et le pouvoir de la suggestion en une ère où subsistent encore de nombreux mystères.
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Il est vrai que les sorcières furent aussi, comme l’affirment certaines féministes, le prétexte à une traque des femmes vues comme maudites. Chez nous ? Non, dans la sphère protestante uniquement. Point de chasses aux sorcières ou d’exécutions en masse par l’Inquisition romaine. Les sorcières de Salem furent brûlées par les membres d’une jeune colonie américaine du Massachusetts à la fin du XVIIe siècle. C’est le puritanisme, le désespoir, la superstition, les attaques amérindiennes et peut-être les hallucinations dues à la consommation d’ergot de seigle qui ont eu raison de ces quatorze femmes et… de ces six hommes. Des excès et une hystérie collective qui furent le fait du clergé protestant, comme en Europe d’ailleurs. Jeanne d’Arc elle-même n’a pas subi un procès en sorcellerie mais bien un procès en hérésie.
En Auvergne, en Bretagne, dans les Pyrénées et bien évidemment dans le Berry, subsistent toujours des « sorcières ».
L’art des guérisseurs, la connaissance des plantes médicinales et les diseuses de bonne aventure n’ont pas disparu du jour au lendemain en France. En Auvergne, en Bretagne, dans les Pyrénées et bien évidemment dans le Berry, subsistent toujours des « sorcières ». On les craignait autrefois. Elles plantaient un oiseau à votre porte pour vous jeter le sort ou faisaient tourner le lait des vaches quand vous leur déplaisiez. Elles pouvaient aussi mettre au monde votre enfant ou interrompre la vie naissante d’un autre non désiré. Est-ce bien de cela dont parlent aujourd’hui les Mona Chollet et les Marlène Schiappa ? Non, elles ne parlent pas plus d’ésotérisme que de traditions immémoriales. Pas plus de la Mari des Basques et du Basajaun que de la haute-magie kabbalistique. Elles parlent d’abord de guerre des sexes et d’un hypothétique complot ourdi contre les femmes depuis la nuit des temps par des hommes dominants, violents, injustes, voire diaboliques.
Ces Zeus Pater, Jupiter et autre Wotan : pères d’un monde ordonné autour du sexe masculin. Pour elles, le monde fut un temps harmonieux, cultivant l’amour de mère nature et sacralisant les déesses de la fécondité.
Dans leur vision du monde, les dieux indo-européens qui ont succédé aux religions autochtones de l’Europe paléolithique puis néolithique sont les représentants de la domination masculine. Ces Zeus Pater, Jupiter et autre Wotan : pères d’un monde ordonné autour du sexe masculin. Pour elles, le monde fut un temps harmonieux, cultivant l’amour de mère nature et sacralisant les déesses de la fécondité. Déesses dont l’utilité ne semble plus de mise, remplacées qu’elles sont par les médecins spécialistes en fécondations in vitro et les mères-porteuses de la GPA. Comme l’explique Christian Bouchet dans son opus consacré à la Wicca, cette religion est une pure invention, voire une fable digne des romans d’urban fantasy appréciés des jeunes femmes il y a quelques années et dont Anne Rice fut l’une des grandes célébrités : « L’éradication des sorcières fut, selon le récit des wiccans, un véritable holocauste qui fit près de neuf millions de victimes dans toute l’Europe, et même en Amérique du Nord après la découverte de celle-ci. La répression toucha majoritairement des femmes au point que l’écrivain Françoise d’Eaubonne a pu titrer le livre qu’elle a consacré à ce sujet Le Sexocide des sorcières. Décimés et terrorisés, les tenants de la vieille religion se replièrent totalement sur eux-mêmes. Ils furent de bons chrétiens en apparence et, tels des marranes païens, continuèrent à pratiquer leur culte dans la clandestinité de leur foyer. Ils transmirent leurs croyances à leurs enfants de génération en génération, constituant ainsi des dynasties de sorcières et de sorciers ».
Toujours est-il qu’en ces temps-là ,nos sociétés auraient été matriarcales et plus pacifistes, à en croire nos sorciers et nos sorcières de Poudlard.
Une légende qui fit florès au XIXe siècle puis au XXe, moments où l’irrationnel vint contrebalancer la raison déraisonnante des sociétés occidentales industrialisées, comme l’a bien expliqué Philippe Muray dans son XIXe siècle à travers les âges. S’inscrivant dans un même ensemble que le spiritisme d’Allan Kardec et ses tables tournantes, ou encore l’esthétique romantique, voire, en étant un peu taquin, que le freudisme et le traitement des hystériques, le wiccanisme prétend être la reconstruction de la religion traditionnelle de l’Europe des temps jadis. Laquelle, du reste ? Celle des peintures rupestres de l’homme Cro de Magnon ou celle des populations sédentarisées du Néolithique tardif de Stonehenge ? Au juste, ce n’est jamais vraiment précisé. Toujours est-il qu’en ces temps-là ,nos sociétés auraient été matriarcales et plus pacifistes, à en croire nos sorciers et nos sorcières de Poudlard.
On imagine sans peine Marlène Schiappa consulter les astres pour établir son calendrier médiatique : « Alors, Cyril Hanouna en lune descendante ou en lune montante ? »
De quoi donner un culte clés en mains à quelques personnes en quête d’identité et de spiritualité. Mona Chollet l’écrit dans son Sorcières – La Puissance invaincue des femmes : « En France comme aux États-Unis, de jeunes féministes, mais aussi des hommes gays et des trans, revendiquent tranquillement le recours à la magie. Entre l’été 2017 et le printemps 2018, la journaliste et autrice Jack Parker a édité Witch, Please, la “newsletter des sorcières modernes”, qui comptait plusieurs milliers d’abonnés. Elle y diffusait des photos de son autel et de ses grimoires personnels, des interviews d’autres sorcières, ainsi que des conseils de rituels en lien avec la position des astres et des phases de lune ». On imagine sans peine Marlène Schiappa consulter les astres pour établir son calendrier médiatique : « Alors, Cyril Hanouna en lune descendante ou en lune montante ? »
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De ce fatras grotesque qui n’a plus grandchose de commun avec la tragique symbolique des Bacchantes d’Euripide, ni aucun rapport véritable avec une tradition religieuse ou une mystique particulière, on peine à trouver autre chose qu’une vaine posture politico-médiatique. Mona Chollet n’en dit pas moins elle-même, évoquant des sorcières « juives, chrétiennes, musulmanes ou néopaïennes » (sic) toutes réunies dans une même reconquête de leur féminité. À la guerre qui fut livrée aux femmes – bien réelle dans la sphère protestante puritaine un temps, c’est un fait – elles entendent répondre par une internationale de philtre et de potions concoctés dans la grande marmite contre-culturelle. Une démarche qui rappellera, en vulgaire et pour le commun, celle de la « magie » de l’artiste Austin Osman Spare et de ses suiveurs britanniques.
La figure de la « sorcière » est pour elles ce que peut être la figure du chevalier ou du cowboy pour les petits garçons : un idéal destiné à se protéger du monde extérieur et de la réalité.
Comme souvent, le vent se lève à l’ouest anglo-saxon en ce qui concerne les grandes tendances médiatiques de fond. Marlène Schiappa et les sorcières féministes savent-elles bien ce qu’elles disent ? Probablement pas. La figure de la « sorcière » est pour elles ce que peut être la figure du chevalier ou du cowboy pour les petits garçons : un idéal destiné à se protéger du monde extérieur et de la réalité. Un modèle aussi. Mais quel modèle est-ce donc que celle qui jette des sorts à ses semblables ou les envoûte pour mieux les dominer ? Si l’image des sorcières s’est adoucie avec le temps et les caricatures hollywodiennes, de la série Charmed à la comédie Disney Hocus Pocus, il n’en reste pas moins que la sorcière est aussi Morgane, femme destructrice qui joue avec son prochain par puérilité et égoïsme.
Gabriel Robin
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