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La convergence des luttes ?
Souvenez-vous. Paris, porte de Versailles, 10 décembre 2016. « Ce que je veux, c’est que vous, partout, vous alliez le faire gagner, parce que c’est notre projet ! » Les bras en croix, les yeux tournés vers le ciel, le prédicateur hurle, la foule est en extase. L’acmé d’une campagne réellement populiste. Puis il est devenu président. Et le véritable populisme se soude contre lui.
Une approche du phénomène populiste à partir du peuple permet de conclure à l’existence d’une « rencontre populiste », partagée aussi par Emmanuel Macron et ses électeurs à l’occasion de l’élection présidentielle de 2017. Mais si ce mouvement fut à l’origine contrôlé, la lune de miel aura été de courte durée. La fulgurante dégradation des termes du dialogue entre pouvoir présidentiel et pouvoir populaire semble avoir atteint son paroxysme : on est passé d’un populisme transitionnel, ferment de la victoire du candidat Macron, à un populisme révolutionnaire, amorcé par le mouvement des Gilets jaunes. Aux étincelles de 2017 s’est substitué un brasier populaire sur lequel l’empire présidentiel n’a désormais plus aucune emprise. Emmanuel Macron aurait ainsi donné naissance puis alimenté un populisme de deux natures différentes dont la convergence progressive ne fait que renforcer la vindicte du peuple.
Le 8 mai 2017, Marine Le Pen était en avance ; le peuple était en retard ; le rendez-vous populiste manqué. En revanche, Emmanuel Macron était parfaitement à l’heure et le peuple l’attendait : le rendez-vous aux nuances populistes eut alors lieu.
Au commencement était le « moment populiste », l’expression désignant la rencontre entre un peuple qui s’est progressivement mué en poudrière révolutionnaire et une volonté politique capable d’en faire un brasier. Quand le peuple ne fait qu’un, quand le peuple devient un seul animal politique aristotélicien, il crée un « moment politique », soit la rencontre avec un dirigeant qui se languissait de voir à nouveau poindre la couleur de la queue du loup. Le 8 mai 2017, Marine Le Pen était en avance ; le peuple était en retard ; le rendez-vous populiste manqué. En revanche, Emmanuel Macron était parfaitement à l’heure et le peuple l’attendait : le rendez-vous aux nuances populistes eut alors lieu. Pourtant, cette élection ne fut pour personne matière à penser la question du populisme.
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En 2017, le candidat Emmanuel Macron adopte pour stratégie de campagne la dénonciation d’un système politique qui, selon lui, ne fait plus aucun sens étant entendu que le clivage historique droite-gauche n’est plus la règle du jeu. Deux éléments illustrent cette discrète naissance d’un populisme superficiel : le premier, c’est la méthode employée par le candidat, son réquisitoire abrutissant contre une offre politique surannée. Le second a trait à la réception de ce discours par le peuple. La fulgurance de l’engouement du peuple pour cet homme providentiel signe la naissance d’un populisme qui n’en a que le nom : les soutiens d’Emmanuel Macron n’ont qu’une idée très vague de ce à quoi ils se convertissent, mais le pouvoir de séduction de la nouveauté et la sensation retrouvée de faire partie d’une communauté prennent irrémédiablement le dessus.
La droite comme la gauche, à travers le spectacle affligeant auquel leur électorat traditionnel a douloureusement assisté durant toute la durée de la campagne présidentielle, ont sombré dans les abysses du grotesque, tragicomédie à la Hugo.
La naissance de ce populisme mou qui progressivement se mue en grand bazar transpartisan s’explique en partie par la désaffection progressive des électeurs pour les partis traditionnels qui n’ont pas été capables de rassurer leurs fidèles partisans sur leurs capacités à gouverner. Une lente agonie qui, en 2017, connaît ses derniers sursauts avant un funeste dénouement. Le tableau final est aussi abstrait qu’un Picasso au sommet de son art, aussi laid qu’une reproduction bon marché d’un chef-d’œuvre, aussi vide qu’une œuvre d’art contemporaine. La droite comme la gauche, à travers le spectacle affligeant auquel leur électorat traditionnel a douloureusement assisté durant toute la durée de la campagne présidentielle, ont sombré dans les abysses du grotesque, tragicomédie à la Hugo. Engloutis subrepticement par la houle pernicieuse du « en même temps » dont la douce promesse de compromis caressait les oreilles de ceux qui revêtaient déjà les vêtements du deuil de leurs convictions politiques profondes, le PS et LR ont chaviré.
Le candidat Macron veut écrire sa révolution, abolir les privilèges des partis traditionnels, réconcilier le Tiers-État avec le pouvoir.
Ce processus d’érosion est l’histoire d’une lente agonie, mais il est surtout l’un des symptômes d’un mal plus général : la crise de la démocratie représentative. Pour en revenir au cas Macron, l’homme a bien été élu dans les règles de l’art de la démocratie représentative autrement appelé « formalisme démocratique ». Cette apparente contradiction n’est qu’un mirage : la première force du candidat Macron fut précisément d’éclipser la question de la demande accrue en démocratie représentative, ou bien plutôt d’y répondre sournoisement en assommant le peuple de la matraque d’une soi-disant modernité – dont il n’a d’ailleurs cessé de trahir la réalité dès les premiers mois de son mandat – tant dans la manière de faire de la politique que de concevoir la fonction présidentielle. Le candidat Macron veut écrire sa révolution, abolir les privilèges des partis traditionnels, réconcilier le Tiers-État avec le pouvoir. Il s’attribue la paternité d’un système éminemment « disruptif » qu’il oppose à un système caduc, ambitionnant de faire imploser l’architecture de l’échiquier politique. À regarder l’offre politique actuelle, le pari semble réussi. Mais pour combien de temps ? Si Macron ne nie pas le pluralisme – caractéristique commune aux populistes – il le ronge insidieusement de l’intérieur.
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La victoire macroniste fut-elle celle d’un populisme en construction ? Elle traduirait ainsi les premières et balbutiantes aspirations au changement d’un peuple conscient des faiblesses du système partisan en 2017. Velléités balbutiantes car prudentes : le vote Macron fut l’œuvre d’un peuple au potentiel populiste. Ce que beaucoup taxèrent à l’époque de « phénomène de mode » traduisait une mobilisation de masse de la même ampleur que celle suscitée par les partis
traditionnels jusqu’il y a peu, à chaque rendez-vous électoral. À partir des années 1990, les foules devinrent plus éparses. Le choix du bulletin Macron eut ceci de lâchement confortable : s’il permettait l’expression d’un relatif mécontentement à l’égard de la gauche et de la droite, la prise de risque était ridiculement faible. En premier lieu, il se voulait dépourvu de toute coloration idéologique et encore moins de nuances radicales contrairement au vote Le Pen. Le macronisme apaisa l’électeur avide d’une révolution. En second lieu, il n’était que très faiblement antisystème mais juste assez pour embaumer l’agora d’un parfum de révolte bas de gamme. Ainsi, l’électeur macroniste a continué à voter pour un parti et surtout pour son dirigeant, figure paternaliste archétypale du président de la Ve République. En dernier lieu, Macron s’est paré des atours d’une modernité feinte, jouant de son jeune âge, usant de nouvelles stratégies de communication et de marketing politique. Une fois élu, Emmanuel Macron devint ainsi le maître d’un insubmersible octogone qui sortit indemne d’une campagne ballottée par la menace d’une tempête bleu marine.
À l’inverse, la voix de l’électorat de Marine le Pen formant un corps bien plus homogène que l’assemblée réunie par Macron, psalmodiait à l’unisson de son guide pour répudier les élites.
Depuis son arrivée à l’Élysée, le vernis macronien s’écaille dramatiquement. Son électorat de 2017 constituait en effet une cohue uniforme, sans odeur ni saveur, dont on peine à discerner les convictions. Celles-ci sont étouffées par le joug d’une pensée monocorde qui se réclame d’une modernité nauséabonde. Leur force ? Une capacité de rassemblement caractéristique du populisme. À l’inverse, la voix de l’électorat de Marine le Pen formant un corps bien plus homogène que l’assemblée réunie par Macron, psalmodiait à l’unisson de son guide pour répudier les élites. Cependant, devant la fureur populaire qui s’exprime en ce moment même à travers la grève générale, il semble qu’une partie non négligeable des électeurs du candidat Macron se soit désolidarisée de la communauté qu’ils pensaient avoir trouvée pour rejoindre la vague contestataire dont la rumeur est de plus en plus véhémente depuis le mouvement des Gilets jaunes.
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Les deux premières années et demie du mandat d’Emmanuel Macron ont permis la réunion de trois types d’électeurs, qui portent aujourd’hui haut l’étendard du populisme : les déçus du macronisme, les individus ayant voté contre Marine Le Pen en 2017 mais sans conviction, et le réservoir d’électeurs traditionnels de Marine Le Pen. Désormais, le Président peut compter uniquement sur un noyau dur : sa garde rapprochée, certains électeurs du premier tour de la présidentielle et quelques anciens électeurs de droite satisfaits de son ultralibéralisme économique.
Si Macron se déguisa en populiste à l’occasion de la campagne présidentielle, cela ne fut que de la poudre de perlimpinpin. Quelques mois seulement après sa consécration, il a rangé le costume couleur populiste au placard. Il préfère piocher dans les garde-robes des anciens présidents de la Ve République ; Manu, rends les costumes !
L’illusion aura été de courte durée, le vent de l’espoir de la nouveauté déjà essoufflé. Celui qui prétendait révolutionner la politique d’un temps passé s’est attiré les foudres d’un peuple avec lequel il n’arrive pas à dialoguer. Si Macron se déguisa en populiste à l’occasion de la campagne présidentielle, cela ne fut que de la poudre de perlimpinpin. Quelques mois seulement après sa consécration, il a rangé le costume couleur populiste au placard. Il préfère piocher dans les garde-robes des anciens présidents de la Ve République ; Manu, rends les costumes ! Le peuple, quant à lui, n’a que faire de ces histoires de chiffons. Il est bien trop occupé à faire sa révolution, et même sa contre-révolution contre le monarque Macron. L’opposition peuple-élites – première caractéristique du phénomène populiste – qui déjà, en 2017, faisait rage, n’a jamais été aussi présente.
France Davaine
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