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Robert Redeker, « Le héros et le saint supposent la liberté et l’âme »

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18 février 2020

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Philosophe, Robert Redeker, dans un livre profond se fait l’apologue de l’héroïsme et de la sainteté. Contre les tenants de l’homme interchangeable, il rappelle que l’humanité, au travers des figures croisées du héros et du saint, porte encore en elle des promesses plus grandes et plus belles que celles, mensongères, du transhumain.

 

 

Pourquoi lier les héros aux saints ?

 

Les uns et les autres sont des opérateurs de continuité. Les héros lient les nations à elles-mêmes en faisant vivre le passé au cœur du présent, quand les saints lient l’humanité à elle-même. Par le souvenir des héros, nous prenons conscience de notre appartenance à une nation, par celui des saints à l’humanité. Héros et saints – leur image, leur souvenir – sont des agrégateurs d’unité. Faire aimer Jeanne d’Arc et le soldat inconnu, Bayard et Jean Moulin, les poilus de Verdun et les fusillés du Mur des Fédérés, soude la multitude en un corps unique, permettant la solidarité véritable. Nous reconnaissons ainsi le rôle politique du héros. D’autre part, l’admiration pour des héros et des saints arrache chacun d’entre nous à la médiocrité bornée du quotidien, nous montrant qu’existent des biens plus importants, qui nous transcendent, que ceux que nous poursuivions chaque jour, des biens qui exigent et méritent que nous nous sacrifiions pour eux. Bref, héros et saints nous montrent l’existence de transcendances : le passé, la nation, Dieu. La gauche aussi, on l’oublie désormais, a eu ses héros, forgeant sa légende et soutenant son identité aujourd’hui défunte, comme l’exemple du Mur des Fédérés le rappelle. En sens, l’admiration pour les héros et les saints nous grandit autant qu’elle nous libère de la prison du présent. Nous repérons ainsi leur rôle spirituel. Ils nous appellent à suivre leur exemple, à nous incorporer à une vie plus vaste que notre seule vie individuelle. Jeanne d’Arc est un appel, Thérèse de Lisieux est un appel, le de Gaulle du 18 juin 1940 est un appel. Mais tous aussi sont des rappels : ils nous rappellent à ce que nous devons être, ils nous rappellent que nous avons à nous dépasser, ils nous rappellent à l’humanité. C’est parce qu’ils sont des appels et des rappels que je les érige en sentinelles.

 

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Le héros étant par essence une singularité, pourquoi opposez-vous le héros à notre époque pourtant particulièrement individualiste ?

 

Notre époque économiquement individualiste déteste l’individu, usant de tous les stratagèmes pour l’étouffer. L’individualisme économique a besoin que les hommes soient tous les mêmes, quasi clonés les uns sur les autres, avec les mêmes désirs et comportements stéréotypés et prévisibles, les mêmes réflexes mécanisés, mais que leur sentiment de solidarité soit au degré le plus bas possible. L’économie libérale repose sur l’illusion d’individualité. Subjectivement, chacun doit se croire absolument original, unique, objectivement chacun doit être, dans ses désirs et conduites, la copie du voisin pour que le système de la production et de la consommation de masse tienne debout. Ce schéma concerne aussi les loisirs : les mêmes vacances à la plage ou au ski, en troupeau, où nous avons l’impression d’être vraiment nous-mêmes, singuliers et uniques ! Le mépris du passé affiché par le « nouveau monde » digital et ubérisé qui s’avance est là pour atténuer au maximum le sentiment de solidarité avec le passé, avec les ancêtres, avec l’histoire nationale. C’est ce que ne manque pas de faire la repentance. Chez les héros et les saints, vous constatez l’inverse : ces personnes sont des exceptions, c’est-à-dire des individus radicaux, et en même temps ils agissent en solidarité avec des totalités (la nation, l’humanité, la chrétienté) dont ils réactivent la vitalité par leur seule présence. Par ailleurs, cette forme économique d’individualisme coupe l’être humain du passé. Cette solidarité vivante est le contraire du patrimoine, le passé réduit à l’état de cadavre embaumé. Le faux individualisme contemporain ne fait plus communauté avec les hommes du passé de son pays. De fait, cet individualisme consumériste est un individualisme d’oubli, qui mute les hommes en atomes séparés et sans histoire, tandis que héros et saints sont des singuliers dont les actes témoignent d’un individualisme de mémoire, qui raccroche leurs vies à une chaîne multiséculaire et qui ramène le passé dans le présent.

Toutes ces caractéristiques opposent certes les écrans aux livres. Mais surtout ils dissolvent les solidarités concrètes et déréalisent le monde de telle sorte qu’il ne peut plus subsister que des parodies de héros et saints.

Vous expliquez que le héros ne peut exister dans une société des écrans (écrans de télévisions, écran d’ordinateur, de téléphone portable, etc.) : pour quelles raisons ?

 

Les écrans absorbent. Ils dévorent, ce sont des ogres technologiques. L’individualité en sort lessivée. Ils détruisent la capacité d’attention à autre chose qu’à eux-mêmes. Ils sont des capteurs d’attention, qu’ils détournent et emprisonnent. Parallèlement, ils détruisent le temps. Toutes ces caractéristiques opposent certes les écrans aux livres. Mais surtout ils dissolvent les solidarités concrètes et déréalisent le monde de telle sorte qu’il ne peut plus subsister que des parodies de héros et saints. D’autre part, les écrans sont des usines à personnages, qui brouillent la perception de la différence entre la fiction et la réalité ; ainsi les chaînes d’informations en continu transforment les héros réels en personnages rangés aux côtés des (pseudos) héros de fiction.

Les héros – à la semblance des saints – ne peuvent apparaître que dans l’élément de la vérité, qui est l’air qu’ils respirent, sinon ils ne sont que des fictions sans consistance, des personnages parmi une population d’autres.

En quoi déconstruire l’idée de vérité, comme l’ont fait les structuralistes, nous prive de la possibilité de voir apparaître des héros ?

 

La déconstruction engendre le relativisme. Elle détruit le sol sur lequel le héros pousse, la vérité. Anti-essentialiste, elle détruit également l’idée de nature humaine. Dès lors, s’il n’y a plus de vérité, plus d’essence, si tout se vaut, à quoi bon le sacrifice du héros ? Les héros – à la semblance des saints – ne peuvent apparaître que dans l’élément de la vérité, qui est l’air qu’ils respirent, sinon ils ne sont que des fictions sans consistance, des personnages parmi une population d’autres.

 

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Quel est le rôle politique du héros ?

 

Outre ce que nous avons dit, la continuation d’une communauté. Nous vivons le temps d’une transformation anthropologique : le projet d’un homme nouveau, celui de la fabrication d’une sorte d’homme d’au-delà de l’homme, d’au-delà de cet homme de l’humanisme, qui, comme Foucault l’avait constaté, est mort, bref un projet de transformation de l’homme en autre chose, que le terme de transhumanisme récapitule bien. Ni bête, ni homme, ni ange, ni machine. En quoi alors, demandera-t-on ? Répondons : en un appareil biologique. Ce projet, dont la réalisation avance chaque jour, revient à une digitalisation de l’homme. Il implique la modification de l’essence de l’homme, une modification telle que les figures du saint et du héros y paraissent impossibles. Le nom homme restera, la chose sera autre. On parle de reconfigurations génétiques ; mais plus important que les gènes, il y a l’essence. L’essence est à l’homme ce que les gènes sont à son corps. Le projet transhumain est celui d’une reconfiguration de l’essence humaine. Ce projet humain ou transhumain est incompatible avec les figures du héros et du saint. Pourquoi ? Parce que ces deux figures supposent la liberté (la vraie liberté, la liberté intérieure) et l’âme. On peut donc voir les héros et les saints comme des résistants et des sentinelles. Les héros et les saints nous enjoignent par leur exemple de résister à cette disparition de l’homme, à son passage dans le transhumain.

 

 

Propos recueillis par Rémi Lélian

 

 

 

LES SENTINELLES D’HUMANITÉ Robert Redeker DDB 286 p. – 19,90 €

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