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Jacqueline de roux, la jeune fille et l’oiseau

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Publié le

13 février 2020

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Les années 50 s’achèvent et la vie de Jacqueline commence. Jacqueline a 16 ans. Fille d’un résistant, petite-fille par sa mère de Robert Vallery-Radot, le grand ami de Bernanos, élevée boulevard Raspail chez les dominicaines dans un milieu où se mêlent politique, littérature, foi et diplomatie, bref l’aristocratie et le monde dans les deux sens, la lycéenne Jacqueline s’est évadée à Madrid où elle se délure et s’initie à la tauromachie, dans l’Espagne exotique de Franco. Éprise de littérature naturellement, Jacqueline a 16 ans et elle est conviée avec sa sœur à une visite de château en Charente.

 

 

 

 

Une invitation qui décide de sa vie, et ses yeux de dame-jeune fille de 2020 en pétillent encore. Comme entrée, sa sœur enfonce la voiture dans le portail sous les vivats de l’assemblée. Comme suite, son regard rencontre celui d’un jeune homme de quelques années son aîné, « avec un côté oiseau », malicieux, d’un charme fou, débordant de vivacité et de poésie. Les jeunes gens partent sur la côte sauvage pour y passer une nuit de dolce vita, grillant sardines sur la plage dans les premiers émois de l’amour. Ce jeune homme-oiseau, c’est Dominique de Roux, le plus poète de nos éditeurs, le plus aventurier de nos écrivains.

Elle est entrée en mariage comme d’autres en religion : la religion de L’Herne par quoi Dominique de Roux s’est donné pour mission de rénover la littérature.

L’époque est nouvelle vague, et déjà Dominique a créé L’Herne, revue pour initiés où s’exprime son génie facétieux, profond et torturé. Il vient visiter son amoureuse en Solex, « ces années sont hors du temps », publie Mademoiselle Anicet, premier roman, d’apprentissage évidemment, jumeau précoce de ceux de Sollers et de Jean-René Huguenin. Les amoureux roucoulent et se marient en grande pompe : tout le gratin est là, Chaban-Delmas est leur témoin, les pages de Point de vue ne bruissent que de leur union. Mais, Jacqueline n’a pas épousé un jeune homme prometteur : elle a épousé la vie, l’aventure, la littérature et l’insoumission. Elle est entrée en mariage comme d’autres en religion : la religion de L’Herne par quoi Dominique de Roux s’est donné pour mission de rénover la littérature. « À ma connaissance, L’Herne n’a jamais eu qu’un seul abonné. Dominique jetait les exemplaires ronéotés d’un avion sur les propriétés de ses amis, à travers toute la France ». Bientôt, sur une idée de l’infatigable Dominique, ils changent la revue en Cahiers de l’Herne, gros volumes couvrant la vie et l’oeuvre entière de leurs écrivains chéris. À René-Guy Cadou, le premier de la série, succède le Cahier Bernanos, étape cruciale dans la vie du couple, pour l’amitié, pour la pensée et pour la littérature qu’il suscite. Car Michel Bernanos, le fils, est l’un de leurs proches aimés, Michel Bernanos qui finira par se suicider entouré littéralement de ses manuscrits qu’il avait jugés impubliables.

 

Lire aussi : Jean d’Orléans, comte de Paris : « La Révolution devait lutter contre les inégalités : 200 ans après, c’est pire »

 

L’équipe de l’Herne est aussi à l’origine de la réhabilitation littéraire de Louis-Ferdinand Céline. Un cahier est consacré en 1963 au génial auteur du Voyage qui se trouve alors, et on comprend pourquoi, réellement marginalisé. Dès l’envoi du numéro, les de Roux reçoivent des cercueils. Un moment « étonnant », d’après Jacqueline, mais qui correspond au tempérament polémique de son mari. Leur fils, qui deviendra comme son père un éditeur héroïque, naît cette année-là sous les noms de Pierre-Guillaume Louis-Ferdinand Céline Michel Gédéon. Dominique découvre ensuite les beatniks et Ezra Pound, lequel vient rendre visite au couple et à tous les grands de l’entre-deux-guerres. L’aventure permanente continue, dans laquelle Jacqueline sait s’être engagée.

Après une aventure pareille, on ne peut pas rester dans l’édition, affirme Jacqueline, qui participe alors aux ateliers culturels de l’ADAC mis en place par Francis Balagna et qui devient productrice déléguée sur France Culture.

Wikipédia raconte qu’en 1973, Constantin Tacou, l’associé de Dominique, après le départ de ce dernier, reprend les Cahiers. Mais Wikipédia ment, comme toute bonne saloperie pseudo-collaborative d’Internet. En réalité, Tacou s’emparera de L’Herne et de Roux ne se remettra jamais vraiment de l’usurpation de son royaume. Continuant de prendre tous les risques, Dominique écrit Immédiatement, se fait licencier de Bourgois (qu’il avait cofondé) et voyage au Koweit, au Qatar et au Mozambique. Jacqueline, pour sa part, ouvre une galerie rue de Bourgogne. Les Dossiers H prennent le relais des Cahiers trahis par un nouveau compagnonnage avec L’Âge d’Homme. Puis l’écrivain-éditeur survolté fait une attaque. L’oiseau s’envole prématurément. Après une aventure pareille, on ne peut pas rester dans l’édition, affirme Jacqueline, qui participe alors aux ateliers culturels de l’ADAC mis en place par Francis Balagna et qui devient productrice déléguée sur France Culture.

Au point que la mélancolie finit par l’emporter chez cet être de joie. Il faut continuer néanmoins, assure-telle, sereine, intrépide, jamais guérie de sa jeunesse, et vivre la littérature comme une voie, fût-elle souterraine.

Éternelle enflammée, Jacqueline aura connu des manifestations flagrantes de « la littérature comme voie ». Alors s’érigeait une renaissance de l’Esprit, nourrie notamment par le renouveau catholique de l’entre-deux-guerres et qui s’incarnait dans la littérature. « On va vers un tel pétrin… », lâche-t-elle, grave, et puis elle nuance, remarquant que les écrivains qu’elle évoque avaient tout de même subi l’épreuve du second conflit mondial. « Dominique avait un sentiment de la catastrophe », se souvient-elle. Au point que la mélancolie finit par l’emporter chez cet être de joie. Il faut continuer néanmoins, assure-telle, sereine, intrépide, jamais guérie de sa jeunesse, et vivre la littérature comme une voie, fût-elle souterraine. « Il faut continuer à chercher les vérités latérales ». Et la jeune femme sourit.

 

 

Jacques de Guillebon et Romaric Sangars

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