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Avec Papa, l’un de nos romanciers les plus virtuoses semble ouvrir une nouvelle ère dans son œuvre : après le « roman comme réalité augmentée » qui succédait au pur déploiement de l’imaginaire, Régis Jauffret fait face au drame intime en racontant un père méconnu. Banal ? Non. Juste un autre genre de vertige.
En 2018, Jauffret tombe à la télévision sur un documentaire montrant l’arrestation d’un homme par la Gestapo, à Marseille. Il reconnaît son père, Alfred Jauffret. La scène se serait déroulée en 1943, douze ans avant sa naissance. Son père ne lui en a jamais parlé. Il faut dire qu’ils n’ont guère été proches. Mais justement : cette découverte relance l’auteur sur la piste de ce père finalement inconnu de lui ; parti de ces images, il raconte l’histoire de ses parents, leur rencontre, leur vie à Marseille dans les années 1940 et 1950. C’est un banal récit familial, direz-vous. Oui, mais à la Jauffret, ce qui change tout.
Il glisse partout ces aphorismes grinçants dont il a le secret, et qui font de ses livres des mines de citations à la Cioran, avec un sens de l’image toujours très sûr : « Les adultes gardent l’enfant qu’ils étaient comme un petit singe pendu à leur cou ».
STYLISTE IMPECCABLE
Le style est toujours aussi impressionnant, froid, sarcastique, suprêmement rythmé (voyez la tournure des phrases, les compléments de temps placés avant le verbe pour économiser les virgules et tendre la phrase au maximum). On retrouve ses procédés familiers, comme les répliques sans réponse qui donnent l’impression qu’un interlocuteur imaginaire discute avec lui. Il glisse partout ces aphorismes grinçants dont il a le secret, et qui font de ses livres des mines de citations à la Cioran, avec un sens de l’image toujours très sûr : « Les adultes gardent l’enfant qu’ils étaient comme un petit singe pendu à leur cou ». Jauffret reste aussi un provocateur, prompt à en rajouter dans le mauvais goût. Il ne nous épargne aucun détail sur les tentatives de ses parents pour enfanter, parlant complaisamment du sperme de son père, de la cyprine de sa mère. Mais, devinant qu’on le trouve déplaisant, il nous cueille : « Si on ne peut plus rire de tout, je rends ma plume et vous en ferez l’usage que vous voudrez »…
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UN ÉCRIVAIN, TROIS PÉRIODES
Sur le fond, Papa marque peut-être une date dans l’œuvre de Jauffret et dans sa réflexion sur le rapport du roman au réel. Le roman a d’abord été pour lui un générateur de fictions, une machine à libérer l’imaginaire pour congédier le réel, explorer l’infini des possibles, d’où l’usage du conditionnel – aspect porté à son point culminant dans Univers, univers (roman culte rédigé presque intégralement à ce mode verbal). Puis il s’est lancé à la fin des années 2000 dans une tentative, assez peu convaincante, il faut bien le dire, d’intrication roman-réel, à partir de faits divers scabreux (l’affaire Stern, l’affaire Fritzl, l’affaire DSK), sous ce slogan placé au fronton de Rikers Island : « Le roman, c’est la réalité augmentée ». Un nouveau slogan apparaît ici, qui remet les choses à l’endroit par rapport à cette période précédente : « La réalité justifie la fiction ». Un exergue qu’il faut mettre en rapport avec la confession de la page 133, où Jauffret s’auto-analyse et dit n’avoir fait si longtemps le pari de la fiction que pour éviter, peut-être, la question paternelle qu’il aborde enfin aujourd’hui. « Je n’ai peut-être écrit tout au long de ma vie que le livre sans fin de tout ce que nous ne nous sommes jamais dit ». Et c’est ainsi que de la petite histoire – ces images douteuses, difficiles à interpréter, tournées en pleine guerre – naît sous sa plume un grand roman. Un de plus, le plus personnel.
Bernard Quiriny
PAPA Régis Jauffret Seuil 200 p. – 19 €
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