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Durant une année, Mayeul Jamin a sillonné la France dans son break aménagé pour rencontrer, au gré des opportunités, des paysans, des artisans, des communautés ayant fait le choix d’un mode de vie alternatif. Le dénominateur commun de cette cinquantaine de rencontres, Mayeul l’a défini dans le titre du livre qu’il en a tiré : À la recherche de la sobriété heureuse. Laissons parler l’auteur de ce qu’il a perçu de ces vies tournées vers une « écologie intégrale ».
Comment définiriez-vous ce qui réunit les personnes que vous avez rencontrées ?
Elles essayent toutes de vivre autre chose que ce qui est proposé par le système dominant. Consciemment ou inconsciemment, elles cherchent un rapport plus direct à la matière et développent des modes de vie et métiers qui leur permettent de déployer leur humanité de manière plus concrète. J’ai rencontré essentiellement des paysans et des artisans, mais aussi des artistes comme Luc Arbogast qui joue de la musique médiévale. Lui aussi parle de la matière, celle des instruments, de la terre, et cherche à retrouver le sens du réel qu’avaient les médiévaux.
Je suis aussi frappé par la philosophie d’un Lanza del Vasto pour qui chacun devrait connaître 3 métiers – en plus des gros travaux des champs – pour pouvoir se déployer pleinement; ou encore maîtriser l’intégralité du processus de production d’un bien – par exemple pour le boulanger, le travail des céréales, la meunerie et la boulange.
Le sens du réel passe par l’observation et le savoir-faire. Quelle rencontre vous a le plus appris sur ce point ?
Même aujourd’hui, un paysan est obligé de savoir toucher à tout. Je pense à Didier Pailhès, paysan dans les Corbières, qui vit à peu de choses près comme un paysan d’il y a 100 ans. J’ai été pour quelques heures le disciple de sa fille de 9 ans, qui m’a appris l’entretien des bêtes, car Didier a transmis son savoir très tôt à ses neuf enfants. Je suis aussi frappé par la philosophie d’un Lanza del Vasto pour qui chacun devrait connaître 3 métiers – en plus des gros travaux des champs – pour pouvoir se déployer pleinement; ou encore maîtriser l’intégralité du processus de production d’un bien – par exemple pour le boulanger, le travail des céréales, la meunerie et la boulange.
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Pensez-vous que ce modèle soit exportable, et donc vivable à grande échelle ?
Comme le dit François, menuisier-charpentier rencontré en Vendée, ce modèle s’adresse à ceux qui veulent être « farouchement vivants », qui pensent que c’est « le monde qui est déconnecté de la réalité ». En ce sens, ce modèle, plus ancré dans la réalité que le nôtre, est exportable en tant qu’état d’esprit. Je pense même qu’il est nécessaire de le reproduire de manière universelle : d’un point de vue pratique, on ne pourra éternellement dépasser les limites de la nature ; et indépendamment de l’état écologique critique du monde, je suis convaincu que ce mode de vie sain nous permet d’être pleinement heureux et humain. Je précise enfin que la plupart des personnes que j’ai rencontrées ont une famille qu’ils ont de quoi nourrir et loger.
Vous parlez d’état d’esprit. De votre livre ressort en filigrane la permanence de la culture populaire française dans ces milieux alternatifs, notamment à travers la musique et la danse.
Cette dimension culturelle fait pleinement partie du mouvement. Dans les communautés de Lanza del Vasto, le travail manuel est très réglé, mais tous les samedis soir, c’est la fête communautaire, en habits traditionnels. Lanza dit qu’il est plus grave d’être absent à la fête qu’au travail. J’ai découvert pendant mon tour que j’aimais beaucoup danser grâce aux danses traditionnelles menées par des musiciens et vraiment conviviales. Aujourd’hui, on écoute en permanence de la musique sans jamais en jouer: encore un état d’esprit de consommation. Tout le monde devrait savoir chanter des chansons populaires, forme musicale indispensables à la vie collective.
L’encyclique Laudato Si’ va jusqu’à parler d’une écologie « intégrale » qui inclut la relation à Dieu, la relation à soi, aux autres et à la Création, puisque « tout est lié ». C’est dans un réseau, une vie de communauté, de famille, qu’on est le plus en relation. On s’extrait d’office d’une vie individualiste.
Presque toujours, ce modèle est réalisable parce que vécu en commun, qu’il s’agisse d’une communauté ou d’une famille. Comment l’expliquez-vous ?
C’est la définition même de l’écologie intégrale qui l’explique. L’écologie, dans sa définition scientifique, est la « science des relations des organismes avec le monde environnant, c’est-à-dire la science des conditions d’existence ». L’encyclique Laudato Si’ va jusqu’à parler d’une écologie « intégrale » qui inclut la relation à Dieu, la relation à soi, aux autres et à la Création, puisque « tout est lié ». C’est dans un réseau, une vie de communauté, de famille, qu’on est le plus en relation. On s’extrait d’office d’une vie individualiste. Or dans notre monde paradoxal, vouloir vivre l’écologie de manière radicale nous exclut forcément de certaines relations sociales. Est-ce que c’est ça, l’écologie ? Probablement pas. Le critère principal pour déterminer nos actions devrait davantage être ce qui permet de mieux vivre ces quatre relations, même au prix de certains compromis.
L’écologie telle que vous la définissez est-elle compatible avec le combat « écolo », majoritairement de gauche, que vivent par exemple les zadistes de Notre-Dame-des-Landes que vous avez rencontrés ?
Je n’aime pas entretenir cette dichotomie « droite/gauche » qui n’a plus tellement de sens aujourd’hui. Toute convergence passera forcément entre des personnes. C’est d’ailleurs en tissant des liens personnels que j’ai pu franchir les frontières de la ZAD. D’un strict point de vue philosophique, l’écologie dite de gauche est plus relativiste, sans référence à Dieu. La convergence politique est, quant à elle, difficile à envisager. On peut se retrouver sur différents points entre extrême droite et extrême gauche, cathos et écolos, mais il sera difficile de construire des projets communs car la vision globale du monde n’est pas la même. C’est mon interlocuteur Micka, paysan-boulanger-maraîcher à Notre-Dame-des-Landes qui me disait cela, et je rejoins son constat: « On pourrait se retrouver sur un certain nombre de points: l’anticapitalisme, la sortie de l’économie marchande, le retour à des valeurs de fraternité ou de solidarité. Mais sur le nationalisme, le droit des femmes, certaines valeurs morales, on ne peut pas s’entendre ».
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N’y a-t-il pas aussi des dissensions sur l’idée de progrès ? Vous parlez souvent dans votre livre de personnes qui auraient franchi le pas d’un mode de vie nouveau. Ne s’agit-il pas plutôt d’un retour vers un passé plus sage ?
Le progrès est bon dans la mesure où il ne veut pas créer une rupture avec le passé mais plutôt se placer dans une continuité. Il y a dans le mode de vie de nos anciens beaucoup de choses à retrouver, mais la modernité peut nous aider à faire ce chemin. Si on parle agriculture, la biologie des sols nous aide à expliquer des usages auparavant justifiés par l’expérience et à les faire mieux. Par ailleurs, si nos anciens ont vécu comme ça, ce n’est pas forcément qu’ils étaient plus vertueux que nous mais qu’ils n’avaient pas le choix. Ce qui est exaltant aujourd’hui, c’est de pouvoir renoncer par choix. Peut-être que pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, on doit renoncer radicalement à des choses qui nous sont offertes sur un plateau, comme l’évoque Fabrice Hadjadj dans deux de ses livres qui ont été pour moi fondateurs: Puisque tout est en voie de destruction, suivi de L’Aubaine d’être né en ce temps.
« Je crois que l’on n’a rien d’autre à faire dans la vie que de se mettre au service des autres, dans ce qu’on sait faire de mieux (…) et non pas au service de l’argent, du profit »
En ces temps de confinement, les citadins se demandent sans doute comment être des « écologistes intégraux » en ville. Des idées à leur transmettre ?
Je me rallie à Olivier Rey, affirmant dans Une Question de taille que nos villes sont en elles-mêmes disproportionnées. Il faudrait soit les fuir soit contribuer à les redimensionner, et il y a de toute façon une réflexion à avoir sur la façon de ré-habiter les campagnes. Mais on doit partir du réel: que peut-on faire dans une ville pour la rendre plus humaine ? Je pourrais citer Daniel Testard, rencontré en Bretagne, qui justifie ainsi ses multiples activités de boulanger, jardinier, musicien et astrologue : « Je crois que l’on n’a rien d’autre à faire dans la vie que de se mettre au service des autres, dans ce qu’on sait faire de mieux (…) et non pas au service de l’argent, du profit ». Par ailleurs, les citadins sont les bienvenus dans beaucoup d’endroits que j’ai visités, où il y a un vrai souci de transmission. Pour se forger une expérience paysanne ou artisanale, pourquoi ne pas entrer dans un réseau de type woofing et apprendre en échange de journées de travail ?
Propos recueillis par Marie Dumoulin
À LA DÉCOUVERTE DE LA SOBRIÉTÉ HEUREUSE Jamin Mayeul Le Cerf 448 p. – 22 €

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