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Avec Par-delà la forêt, mon éducation nationale, Francesco Forlani transforme son expérience de professeur en méditation cocasse, poétique et métaphysique sur la vie, les rapports humains et les arbres que nous sommes tous.
Francesco Forlani est un écrivain italien usant parfois de la langue française et un communiste-dandy membre de « Nazione Indiana » (un groupe d’écrivains italiens vivant à Paris). Ce collaborateur de la revue L’Atelier du roman et de Sud est encore poète et il publie en ce printemps troublé un récit de son expérience de professeur d’italien à Dreux et Anet, deux petites villes incarnant des aspects opposés de la sociologie française, banlieusards d’un côté, Versaillais de l’autre, tandis qu’une forêt, entre ces deux espaces, permet aux critères sociaux de s’estomper sous la parabole universelle. Une suite d’aperçus, de saynètes, de digressions, offre au lecteur de nombreux détails lumineux et quelques saltos philosophiques qui viennent éclairer un peu mieux l’étrangeté de notre existence. Par-delà la forêt n’est nullement un roman de prof, mais un itinéraire poétique qui court de la salle des profs à l’estrade, et des hasards de l’autostop au château de Diane de Poitiers. C’est fin, exquis, piquant, de quoi se déconfiner l’esprit !
« De toute façon, Francesco, tu étais exilé ici encore davantage qu’en France ! » « Exilé » est donc pour moi une raison sociale et politique à laquelle je tiens beaucoup !
Vous vivez vers la place d’Italie. Un moyen d’être moins exilé ou de l’être davantage ?
Quand je suis arrivé en France dans les années 90, un ami de mon village d’enfance, près de Naples, m’avait dit: « De toute façon, Francesco, tu étais exilé ici encore davantage qu’en France ! » « Exilé » est donc pour moi une raison sociale et politique à laquelle je tiens beaucoup !
Comment vous êtes-vous retrouvé professeur d’italien ?
J’habitais en France depuis longtemps lorsque j’ai subi un krach financier personnel à la suite de quoi j’ai dû être extradé en Italie. Cela m’a donné l’occasion de travailler à Turin, pour les Jeux olympiques, et d’y rencontrer l’amour. Giulia est toujours ma compagne aujourd’hui, mais il me manquait quelque chose d’ici, c’est pourquoi je suis revenu : cette communauté littéraire qui existe et résiste à Paris mieux qu’ailleurs en Europe. Quand je suis rentré, le premier travail qui s’est présenté à moi pour subvenir à mes besoins, c’était de devenir professeur d’italien, et c’est donc ainsi qu’à cinquante ans…
Vous êtes devenu un jeune professeur…
Exactement! Comme je devais me lever à 4h et effectuer tous les jours deux heures et demi de trajet, il me fallait une sorte de drogue pour tenir à long terme et ne pas perdre la grâce du premier élan. Un jour de printemps, alors que je me trouvais à la gare Montparnasse pour me rendre à Dreux, j’ai vu la solution quand, soudain, je me suis rappelé qu’avant d’être un professeur, j’étais aussi un écrivain. J’ai alors éprouvé un grand désir de raconter ce monde, d’autant qu’il est finalement assez méconnu du grand public.
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Vous avez enseigné dans deux petites villes, Dreux et Anet, qui représentent deux visages très différents de la sociologie française…
Oui, et avec des vases communicants, la forêt, entre autres, qui sépare ces deux villages. Il y avait aussi un dispositif de déplacement qui était assez romanesque. N’ayant pas de permis de conduire, et vu qu’il n’existait aucune navette pour relier les deux établissements où j’enseignais, je faisais régulièrement du stop. C’était assez drôle, je pense, pour les automobilistes, de voir ce professeur en costume lever le pouce devant le château de Diane de Poitiers. J’ai toujours été pris et ça m’a permis de rencontrer certains personnages très intéressants dont je parle dans le roman.
Votre livre n’est pas un récit linéaire, c’est plutôt une suite de méditations dont la seule trame est intuitive et poétique. En somme, vous êtes le contraire d’un écrivain scolaire !
J’écris toujours dans des formes assez similaires à celle du « narrat » qui, en France, a été illustré par Antoine Volodine. La langue italienne était le véhicule de ce qu’il se passait en cours, et c’est sans doute pour cette raison que le français s’est alors imposé comme langue romanesque. Seul l’épilogue a été écrit en italien, comme si l’italien devait malgré tout remonter à la surface à la fin du livre. J’avais lu toute une série de livres écrits par des professeurs, mais je me suis rendu compte que, quant à moi, je n’étais pas un professeur à part entière.
Vous étiez un écrivain qui devient professeur ; non l’inverse.
Oui, et il s’agissait de définir la juste distance, je voulais explorer ce sujet avec le bénéfice de mon étrangeté, sans être, justement, trop à l’intérieur. Je viens de l’école pasolinienne, du néo-réalisme italien, je crois beaucoup à la voix. Dans le livre, il y a des dialogues avec les profs qui sont des retranscriptions, parce que je les avais carrément enregistrés. Je voulais que ce soit leurs mots. J’ai aussi voulu créer une sorte de dialogue abstrait où je m’adresse toujours à un ou une élève, il n’est pas défini, c’est l’« Élève » qui pourrait condenser tous les autres.
Dans L’Art de la guerre, Sun Tzu explique qu’il ne faut jamais aller sur le terrain choisi par l’ennemi. Beaucoup de conquêtes ont été réalisées par les féministes des années 70, des féministes qui, au sein de mouvements de gauche qui étaient alors très fortement staliniens, étaient justement capables de désamorcer cet autoritarisme latent. Mais nous sommes entrés aujourd’hui dans une dérive qu’illustre bien cet épisode.
Vous pratiquez une espèce d’aïkido verbal parfois, en désarmant l’adversaire plutôt que d’entrer dans sa polémique. Je pense par exemple à cette scène où une jeune réalisatrice féministe, lors de la visite d’une exposition, s’insurge contre votre baguette de chef d’orchestre parce qu’elle considère que ce simple accessoire que vous aimez arborer est un symbole abominable de l’oppression patriarcale.
Dans L’Art de la guerre, Sun Tzu explique qu’il ne faut jamais aller sur le terrain choisi par l’ennemi. Beaucoup de conquêtes ont été réalisées par les féministes des années 70, des féministes qui, au sein de mouvements de gauche qui étaient alors très fortement staliniens, étaient justement capables de désamorcer cet autoritarisme latent. Mais nous sommes entrés aujourd’hui dans une dérive qu’illustre bien cet épisode. Cela m’a beaucoup perturbé : comment cette baguette, qui était pour moi, dès l’origine, une baguette de chef d’orchestre, et que les élèves avaient quant à eux perçu comme une baguette de magicien, parce qu’ils pensaient à Harry Potter, pouvait susciter une telle réaction? Ce qui m’a frappé, chez ces deux jeunes femmes, c’est la tristesse qui émanait d’elles. J’ai vu dans les yeux de cette jeune femme qu’elle voulait cette baguette et qu’elle désirait absolument la briser, et qu’il ne servait à rien de lui servir les discours d’Hélène Cixous, de Deleuze ou de Guatari. Je la lui ai donc donnée avec une condition: qu’elle ne la casse qu’après mon départ. Et quand nous sommes sortis avec mon ami, nous les avons découvertes toutes les deux, elle et son amie, assises sur un trottoir, ma baguette brisée à leurs pieds, empreintes d’une tristesse qui m’a fait beaucoup de peine…
La parabole de la forêt traverse tout le livre, représentant autant l’homme qui est un arbre aux racines célestes ; les élèves qui, hormis les amoureux et les querelleurs, portent la même « couronne de timidité » que les arbres qui n’empiètent jamais sur leurs voisins ; et puis, plus tragique, l’anecdote de cette professeur qui s’immole par le feu, comme un arbre incendié par le désespoir.
Je suis quelqu’un de métropolitain, même si j’adore Rousseau, mais j’étais fasciné par les arbres, alors j’ai fait beaucoup de recherches sur le sujet, visité des expos, et puis je crois que c’est le côté dantesque de l’histoire, la nécessité à travers l’arbre, de se trouver un guide. Cette histoire se trouve d’ailleurs être très « communiste-dandy ».
Qu’est-ce qui vous permet de la caractériser ainsi ?
Comme le raconte très bien Michéa dans L’Enseignement de l’ignorance, l’idée que le refus de l’autorité appartiendrait au discours anarchiste est complètement fausse ! Bakounine, le plus grand anarchiste de tous les temps, quand il se rendait chez un cordonnier, ne prétendait pas savoir fabriquer des chaussures aussi bien que lui et il s’en remettait à sa compétence et donc à son autorité en la matière ! Le monde de l’école est un dialogue infini entre, d’un côté, la liberté, celle qui provient de l’amour des choses qu’on veut transmettre et, de l’autre côté, l’autorité nécessaire pour mener à bien cette transmission. Je parle dans mon livre de cette étrange similitude entre Maria Montessori et Céline.
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On apprend d’ailleurs que Montessori, dont le nom est aujourd’hui associé à la pédagogie soixante-huitarde la plus permissive, a d’abord bénéficié d’un fort soutien de Mussolini !
Avec la réforme Gentile, du nom du ministre de l’Éducation de Mussolini, la méthode Montessori a d’abord été considérée comme l’avant-garde de l’éducation fasciste ! Mais cette espèce de méthodologie cognitive ne restera pas longtemps en faveur, et, dès les années 30, Maria Montessori devint indésirable pour le régime et fut contrainte de quitter le sol italien.
Ayant fait une école militaire à Naples, cela m’a rappelé l’époque où j’étais au collège. On y rencontrait des formes de solidarité qui se faisaient sur la parole donnée, sur l’honneur, sur toute une série de valeurs qui sont toujours vues comme de droite, mais qui, à mon sens, appartiennent à l’humanité entière et révèlent l’attention envers l’autre.
Votre livre porte une vraie grâce, une véritable espérance, qui ne naît pas, pourtant, d’un relativisme quelconque. Tout est pris en compte des difficultés de la situation scolaire actuelle, mais votre recours se situe ailleurs, à l’écart des statistiques, dans des possibilités lumineuses qui se révèlent en dépit du contexte J’aime profondément le travail d’enseigner car c’est vraiment être dans le monde et être utile au monde.
Certainement qu’il y a une sorte de transfiguration que je rapporte dans mon livre, mais une transfiguration qui n’est pas forcément d’ordre littéraire. Un homme et une femme qui se rencontrent et tombent amoureux vivent bien une transfiguration, et ce n’est pas proprement littéraire, ce n’est pas une fiction. Il se passe la même chose dans mon livre, ce n’est pas un mensonge littéraire mais l’ambition d’aller au-delà de la réalité, de regarder plus loin, d’explorer l’ombre. Un ami m’a confié que parmi la littérature de profs, c’était la première fois qu’il lisait un livre où l’on ne voyait pas un professeur se mettre en position de juger le monde, mais se positionner comme quelqu’un parmi d’autres, recevant des gens arrivés de toute la France pour se retrouver dans une banlieue assez difficile. Ayant fait une école militaire à Naples, cela m’a rappelé l’époque où j’étais au collège. On y rencontrait des formes de solidarité qui se faisaient sur la parole donnée, sur l’honneur, sur toute une série de valeurs qui sont toujours vues comme de droite, mais qui, à mon sens, appartiennent à l’humanité entière et révèlent l’attention envers l’autre.
Propos recueillis par Romaric Sangars
PAR-DELÀ LA FORÊT Francesco Forlani Léo Scheer 154 p. – 16 €

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