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Guillaume Gros : Philippe Ariès, historien traditionaliste libre

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21 avril 2020

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Enseignant à Toulouse, Guillaume Gros est l’auteur d’une thèse sur la trajectoire de l’historien Philippe Ariès (1914-1984), de l’Action française à l’EHESS. Il vient de publier un recueil d’articles de ce pionnier de l’histoire des mentalités au sujet duquel il anime un site internet: philippe-aries.histoweb.net

 

 

 

Ami du philosophe Pierre Boutang, Philippe Ariès expliquait que « si on voulait écrire l’histoire de l’Action française, il faudrait d’abord relire tout ce qui a été écrit sur Port Royal ». En quoi cet esprit libre est-il resté fidèle à l’école fondée par Charles Maurras ?

 

On peut distinguer plusieurs types de fidélités dans son itinéraire. La première pourrait être une fidélité affective comme il l’évoque, certes dans Un Historien du dimanche, en 1980, avec Michel Winock mais surtout dès 1954, dans l’un de ses ouvrages les moins connus, Le Temps de l’histoire, qui est tout à la fois une réflexion sur sa vocation d’historien au contact de la politique et une réflexion épistémologique. Comme il le confesse dans un chapitre intitulé « Un enfant découvre l’histoire », sa sensibilité d’historien a été façonnée par l’imaginaire de sa famille royaliste et catholique.

 

A cette fidélité affective, s’est imbriquée celle plus politique et plus construite du militantisme de l’Action française à la fin des années trente notamment aux étudiants d’Action française. Il y noue des relations d’amitié très fortes avec Pierre Boutang, François Leger et Raoul Girardet avec lesquels il s’efforce, après 1945, de rénover l’héritage de l’Action française, notamment à la Nation française entre 1955 et 1966 où il publie plus d’une centaine d’articles sur les thèmes les plus divers, rassemblés dans Le Présent quotidien (Le Seuil, 1997). Mais la guerre d’Algérie divise la bande de copains autour de la question du soutien à De Gaulle : alors que Pierre Boutang et Philippe Ariès le soutiennent dans l’espoir d’une solution « Comte de Paris », les autres fondent Esprit public, un journal proche de l’OAS. Ce qui n’empêche pas Philippe Ariès d’écrire aussi des articles très antigaullistes entre 1961 et 1963…

 

Enfin, indissociable des deux précédentes, on peut citer la fidélité intellectuelle via la culture traditionaliste et le cheminement par l’histoire qui chez Philippe Ariès est un choix existentiel.

Alors qu’il a été dans sa jeunesse, un admirateur d’une histoire conservatrice telle que pratiquée par un Jacques Bainville ou un Pierre Gaxote, pendant la Seconde Guerre mondiale, sa pratique de l’histoire le conduit via la découverte de la démographie à l’origine de son Histoire des populations française et de leurs attitudes devant la vie, à découvrir ce qu’il nomme une histoire souterraine, plus culturelle, qui s’inscrit dans un temps long : ainsi se détache-t-il de la politique tout en restant dans la notion d’héritage.

On sent chez Philippe Ariès la même passion que Fernand Braudel portait à la « grammaire des civilisations ». Quelle parenté établir entre l’auteur de La Mort en Occident et l’école des Annales ?

 

En réalité, il n’y a pas de liens directs ou institutionnels, puisque Philippe Ariès n’appartient pas à l’université, avant la fin des années soixante-dix ! N’oublions pas qu’il n’est pas historien de métier mais responsable d’un service de documentation à l’Institut de Recherche sur les Fruits et Agrumes dont il informatisa les bases de données! C’est bien son œuvre qui en fait un pionnier dans la lignée des Annales de Marc Bloch ou Lucien Febvre.

 

S’il serait trop long d’évoquer son projet historique, on peut dégager quelques lignes de force. Alors qu’il a été dans sa jeunesse, un admirateur d’une histoire conservatrice telle que pratiquée par un Jacques Bainville ou un Pierre Gaxote, pendant la Seconde Guerre mondiale, sa pratique de l’histoire le conduit via la découverte de la démographie à l’origine de son Histoire des populations française et de leurs attitudes devant la vie, à découvrir ce qu’il nomme une histoire souterraine, plus culturelle, qui s’inscrit dans un temps long : ainsi se détache-t-il de la politique tout en restant dans la notion d’héritage.

 

Comme le montrent les chroniques rassemblées dans Pages retrouvées, c’est dans des revues de droite des années cinquante, sans lien avec l’université, que Philippe Ariès se fait alors le promoteur d’une histoire plus civilisationnelle, plus structurelle qui donne une épaisseur au temps dans ce qu’il nomme la longue durée. Par le biais des sociabilités des salons de Daniel Halévy ou de Gabriel Marcel, il met un pied dans l’édition, reprenant, chez Plon, une collection alors dirigée par l’orientaliste René Grousset, «Civilisations d’hier et d’aujourd’hui » qu’il ouvre aux autres disciplines des sciences humaines et où il s’illustre en publiant le premier livre de Michel Foucault Folie et déraison, histoire de la folie à l’âge classique (1961) ! Une aventure éditoriale qu’il poursuit, toujours chez Plon, avec Robert Mandrou et la collection «Civilisations et mentalités ».

 

En fait, c’est grâce à la dynamique des rééditions de ses livres au Seuil dans les années soixante-dix qu’il intègre l’Ecole des hautes études en sciences sociales, en 1978, temple de la Nouvelle histoire héritière des Annales.

 

Lire aussi : La symétrie de la peur

 

Le recueil que vous publiez montre son intérêt pour des grandes figures européennes : Charlemagne, Charles Quint, Machiavel, Louis XIII. Philippe Ariès n’évacuait donc pas l’importance de la décision politique dans l’Histoire ?

 

Vous avez raison. Philippe Ariès s’est converti aux problématiques de l’école des Annales en réaction à l’extrême politisation de sa jeunesse qui allait de pair avec une passion pour les grandes figures de l’histoire de France et de l’histoire européenne auxquelles était liée une véritable obsession pour la chronologie, les arbres généalogiques dont il tapissait les murs de sa chambre ! Sa prise de distance avec cette histoire politique, consubstantielle de sa volonté de sortir de l’engagement politique sans renier sa culture traditionaliste est donc davantage une mise à distance de la chronologie ou du rôle des grands hommes mais en rien une négation. D’ailleurs, il n’hésite pas à louer Une Histoire des Français (1951) de Pierre Gaxote qui va dans ce sens. Cependant, la figure de Louis XIII, racontée par Victor-Lucien Tapié, est légitime, à ses yeux, dans la mesure où l’auteur l’évoque dans un contexte civilisationnel et culturel plus large intégrant les éléments politiques, religieux, sociaux, économiques et culturels: « Ainsi replongé dans son milieu, le « grand homme » – homme d’État, homme de pensée – reprend une importance que lui conteste l’historiographie contemporaine. » Autrement dit, pas de biographies d’hommes d’État sans l’outillage mental des historiens des Annales!

« Un attachement sentimental au passé, mais aussi, et cela est important, la conviction très profonde, viscérale chez quelques-uns, qu’il avait existé dans ce passé des sociétés libres, à tendance anarchique, variées, denses des cultures régionales et populaires avec leurs langues, leurs coutumes, leurs couleurs, que ces sociétés et ces cultures étaient menacées de disparaître par la centralisation politique et l’uniformisation des techniques. »

Philippe Ariès s’affirma toute sa vie comme traditionaliste. Quel sens donnait-il à cette dénomination ?

 

Précisons d’abord qu’il se méfait tout autant des conservateurs que des progressistes: son traditionalisme est non-conformiste. En outre, c’est dans le contexte du culte béat du progrès des Trente Glorieuses, qu’il transfère dans sa pratique de l’histoire ce qu’il demandait jadis à la politique. C’est pourquoi, les thèmes de son œuvre touchent à des questions essentielles. Dans un article de la revue Anthinea, en 1973, il définit ainsi ce qu’il entend par traditionalisme : « Un attachement sentimental au passé, mais aussi, et cela est important, la conviction très profonde, viscérale chez quelques-uns, qu’il avait existé dans ce passé des sociétés libres, à tendance anarchique, variées, denses des cultures régionales et populaires avec leurs langues, leurs coutumes, leurs couleurs, que ces sociétés et ces cultures étaient menacées de disparaître par la centralisation politique et l’uniformisation des techniques. » Ce qui fait la force de l’œuvre de Philippe Ariès, aujourd’hui plus que jamais, ce sont ses thèmes (la démographie, les attitudes devant la vie et la mort, le rôle de l’enfance et l’affectivité dans la famille, la vie privée) qui nous donnent des clés pour comprendre le présent.

 

 

Propos recueillis par Jérôme Besnard

 

 

PAGES RETROUVÉES Philippe Ariès Le Cerf 304 p. – 24 €

 

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