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Le vieux-rose est-il de droite ?

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Publié le

23 mai 2020

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Les boutons de roses laissent apercevoir leurs pétales et mai promet d’être fleuri. Si naturelle qu’elle soit, la couleur rose a fini par être chargée de connotations déplaisantes, Barbie, ses devancières et ses émules ayant joué jusqu’à l’écœurement le badigeonnage en mode totalitaire, de la moquette aux faux-cils, du cupcake à la lunette. Même les attaques féministes ne réussissent pas à nous rendre la couleur aimable, c’est dire.

 

Couleur devenue criarde, certes. Remarquons au passage que ce rose agressif nous vient des Anglais et de la science chimique du XIXe siècle. On ne s’étonne pas qu’avec de telles origines la chose se soit abîmée dans le vulgaire. Les roses français étaient plus délicats et l’aubépine ou les fraises écrasées suffisaient à inspirer les teinturiers. Là comme ailleurs, il suffit de regarder comment les métiers parlent des choses pour prendre la mesure de la santé d’une civilisation. Nous nous portions mieux sous Louis XIV, où on disait rouge sang de bœuf et non pas RAL 3004 ou rouge basque, comme si les Basques, qu’ils me pardonnent, avaient inventé la couleur.

 

Lire aussi : Les feux de cheminée sont-ils de droite ?

 

Les adorateurs de Mithra en riraient. Mais cela nous éloigne du rose. Et surtout du vieux-rose, qui est une teinte ravissante. Le nom dit déjà que la couleur est passée, fanée, affadie, ou plutôt adoucie, décantée, débarrassée d’un trop plein de vie, éloignée de l’incarnat. Car le vieux-rose est la couleur de ce qui a vieilli. Le soleil a lentement éclairé le tissu ou le papier et a fini par donner naissance à cette nuance beige rose, comme un isabelle égayé d’une pointe de rouge longuement délayée.

C’est la couleur des étoffes oubliées et des livres dont le dos orne les bibliothèques depuis trois générations au moins ; la couleur du canapé du salon qu’on n’a jamais changé de place et sur lequel on s’allonge pour lire un roman sans prétention et celle du mur de la chambre du second où l’on montait s’enfermer quand on voulait rêver en paix ou faire semblant de ne pas entendre qu’on nous appelait à table.

 

Une couleur travaillée, distillée, quintessenciée par l’existence, affirmation d’une civilisation qui ne prise pas frénétiquement la nouveauté mais considère attentivement ce que la vie qui passe lui offre au point de recréer à neuf le fané.

 

En robe, en manteau de demi-saison, et même en draperies dans un intérieur tranquillement bourgeois, le vieux-rose a valeur de manifeste. Il affirme qu’on n’est pas là pour danser la vie en s’exhibant dans les couleurs les plus exubérantes et les ticheurtes les plus loquaces mais que la nuance est importante ; et que cette nuance, justement, n’est pas le gris, couleur fétiche des relativistes, mais une couleur travaillée, distillée, quintessenciée par l’existence, affirmation d’une civilisation qui ne prise pas frénétiquement la nouveauté mais considère attentivement ce que la vie qui passe lui offre au point de recréer à neuf le fané.

Résumons-nous. Recréé par l’art, le vieux-rose affirme que la vie révèle des nuances insoupçonnées et qu’il nous appartient d’y être attentif. Élégant, discret, suranné quelque peu mais toujours apprécié des amateurs (qui se reconnaissent quand on prononce son nom évident et franc), le vieux-rose est de droite

 

Par Richard de Seze

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