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Traité de la vie élégante : fumer chez les autres

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Publié le

29 juin 2020

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Confortablement lovée entre E. et Lucien dans un canapé assez monumental pour lui permettre de respecter les « gestes barrière », Zo’, à qui leur hôte venait de servir un moka aux arômes éblouissants, se mit à se tortiller tel un vermisseau pris au piège, comme à chaque fois qu’elle ne pouvait accompagner son café noir d’une de ses épouvantables cigarettes mentholées.

Sans vouloir interrompre le feu roulant de la conversation entre les invités, elle lança à E. un pauvre regard mi-suppliant, mi-interrogateur, dont il n’eut aucun mal à deviner la signification – d’autant qu’elle l’accompagna d’un gracieux mouvement de tête en direction de la fenêtre.

E. lui fit comprendre qu’il avait compris la mission, et se tourna vers le maître de maison, qui continuait le service : « Mon cher Luc, loin de moi l’idée de te déranger à un moment aussi crucial, mais je crois que Zo’ n’ose…

– Ah ! Ça faisait un bout de temps que toi non plus, tu n’avais pas osé ce mauvais jeu de mot. Et que n’ose donc notre délicieuse amie ? Celle-ci rosissait à vue d’œil : pour lui éviter de bafouiller en public, E. prit sur lui de répondre :

– Elle… Elle voudrait te demander s’il lui serait possible de fumer une cigarette à la fenêtre tout en dégustant ton merveilleux ristrato…

Je me permets de plaider sa cause, sachant qu’elle risquerait sinon de nous refaire une crise d’épilepsie carabinée, avec roulé-boulé sur le parquet, écume à la bouche et grognements gutturaux.

Hum… Je me permets de plaider sa cause, sachant qu’elle risquerait sinon de nous refaire une crise d’épilepsie carabinée, avec roulé-boulé sur le parquet, écume à la bouche et grognements gutturaux, ce qui ferait un peu mauvais genre, surtout pour un premier dîner en ville après le déconfinement.

– Et risquerait de faire jaser ! ajouta Mathilde en désignant du menton Chantal de S. qui, plongée dans les affres de la frustration, contemplait, comme hypnotisée, la fastueuse assiette de macarons posés sur la table basse.

Le maître de maison partit d’un gros rire chaleureux, avant de déclarer qu’il était positivement furieux.

Dans les années 50, André de Fouquières, l’arbitre des élégances de l’époque, racontait qu’il avait connu, des décennies auparavant, certaines maîtresses de maison qui bannissaient le tabac de leur salon.

– Furieux, Zo’, que vous vous soyez crue obligée de me demander la permission. Je sais bien que dans les années 50, André de Fouquières, l’arbitre des élégances de l’époque, racontait qu’il avait connu, des décennies auparavant, certaines maîtresses de maison qui bannissaient le tabac de leur salon. Eh bien, ma philosophie à moi, c’est que sous mon toit, mes invités sont chez eux, et qu’ils peuvent donc y faire absolument tout ce que la morale et le savoir-vivre ne prohibent pas.

– Et l’urgence sanitaire ! intervint Chantal d’un ton péremptoire.

– Je vous l’avais prédit, chuchota Mathilde. Depuis le début de l’épidémie, elle a ajouté l’orthodoxie médicale au politiquement correct. Je suis sûre que le soir avant de se coucher, elle enfonce des épingles dans une poupée à l’effigie du Professeur Raoult !

– Ma bonne Chantal, cette urgence sanitaire, comme vous dites, n’a sa place ici que dans la mesure où elle coïncide avec la bienséance et le bon goût. À ce propos, vous devriez vous faire une douce violence et goûter ces gâteaux qui ne demandent que ça : je suis certain que tous les invités ont les mains récurées à l’hydro-alcoolique, et qu’ils sont assez bien élevés pour ne pas tripoter les différents macarons avant de choisir le leur…

L’air pincé, Chantal se redressa sur son fauteuil, très digne, comme si l’idée de dévorer un « caramel beurre salé » ne lui avait jamais traversé l’esprit.

– Zo’, je reviens à nos affaires : si vous voulez fumer, vous êtes chez vous, ne vous privez surtout pas.

Mais faites-moi le plaisir de rester là où vous êtes, sans aller, en plus, attraper une banale bronchopneumonie non-covid en vous mettant à la fenêtre, d’autant qu’il fait un froid de gueux, ce soir.

Lire aussi : Traité de la vie élégante : Pas de politique à table

– Ce serait d’autant plus dommage, reprit E., qu’il semblerait que la nicotine protège contre le Corona, et que Zo’, en s’intoxiquant elle-même, nous prémunirait contre le grand méchant virus !

– Alléluia ! s’exclama Mathilde. C’est le retour tant attendu de l’ange win-win, celui qui réconcilie l’urgence sanitaire, le savoir-vivre et la volupté !

Blême, comme si elle avait entr’aperçu le vol de l’ange, Chantal n’attendit qu’une poignée de secondes avant de plonger la main vers l’assiette de macarons – tandis que Zo’, allumant sa cigarette, glissait à Mathilde : « Chacun son vice… »

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