Vous avez été aux premières loges de l’aventure Mitterrand, comme en témoigne votre ouvrage Verbatim. Avec le recul, comment jugez-vous les quatorze ans du pouvoir exercé par celui qui était parfois comparé à Louis XI, dit l’Araignée ? Peut-on reconnaître des erreurs, notamment lors des négociations qui ont entraîné la naissance de l’union monétaire lors desquelles François Mitterrand a finalement donné les clés de l’Europe à l’Allemagne ?
La comparaison faite avec Louis XI l’honore : sans Louis XI, la France se résumerait à l’Île-de-France ou serait vassale de la Bourgogne. Bien sûr, il y a eu des erreurs. Quelle vie humaine, quelle action se déroule sans erreur ? François Mitterrand a été un très grand président de la République. Je suis très fier de tout ce que nous avons accompli ensemble. La plupart des réformes que nous avons menées n’ont jamais été remises en cause. Pensez à l’abolition de la peine de mort, à la libéralisation des médias, aux lois sociales, à la décentralisation. Je suis aussi rétrospectivement heureux des nationalisations qui ont sauvé, provisoirement, ces entreprises alors menacées de mort. Très peu ou quasiment aucune d’entre elles n’aurait pu survivre sans cela et elles ont malheureusement pratiquement toutes disparu une fois privatisées.
Je pense pareillement que nous avons fait au mieux en Europe. Construire l’Europe, c’est comme faire du vélo : si on arrête de pédaler, on tombe. Nous avons réglé toutes les difficultés qui se sont présentées à nous. D’abord en faisant le marché unique, après le marché commun, en levant les obstacles non tarifaires. Puis nous nous sommes occupés d’une autre forme de concurrence déloyale : la monnaie. Avant l’euro, les États dotés d’une monnaie faible dévaluaient et les autres surévaluaient, en fonction de leurs intérêts.
La crise qui s’annonce, causée par la pandémie, accélérera la naissance de cette union budgétaire, condition de la survie de l’Europe
La création de la BCE est un formidable succès, comme le montre la gestion de la crise actuelle. Nous savions que nous ne pourrions installer dans la durée la monnaie unique qu’en compensant les inégalités de richesse entre pays et régions par des allocations de ressources, puisqu’il n’y a de fait pas ou peu de mobilité de la main-d’œuvre dans l’Union. Mais la chute de l’Union soviétique a empêché d’aller assez vite en matière d’unification budgétaire. La crise qui s’annonce, causée par la pandémie, accélérera la naissance de cette union budgétaire, condition de la survie de l’Europe. Je ne crois donc pas que l’Europe soit allemande, puisque l’Union monétaire donne à l’Allemagne le cadre de sa puissance et que Berlin n’a plus un mark qui peut montrer trop haut, à son désavantage et au nôtre. Avec le Brexit, le binôme franco-allemand sera à terme solidifié. Ni la France, ni l’Allemagne n’ont jamais été seules des superpuissances. Ensemble, avec les autres européens, elles peuvent le devenir.
Autrefois, vous vous montriez très optimiste. Si la mondialisation est un fait, peut-on dire que l’Occident et la France y ont beaucoup perdu ? À mesure que des classes moyennes émergeaient dans les pays en développement, les nôtres ont semblé disparaître économiquement et culturellement.
J’ai toujours été extrêmement méfiant et critique vis-à-vis d’une mondialisation qui ne se réduirait qu’à celles des marchés, excluant celles de la démocratie et de la règle de droit. Cela ne peut qu’aboutir à ce que j’ai nommé il y a très longtemps « la somalisation ». La Somalie fut longtemps un pays sans État, et un pays sans État est toujours un désastre. Il finit dominé par les intérêts des entreprises privées et les activités criminelles, au détriment de tous, y compris des classes moyennes. Le marché a vocation à les détruire, pour réduire les coûts. Je m’en suis aperçu il y a plusieurs décennies, en regardant les stylos qu’utilisaient mes amis : il existe uniquement des stylos très bon marché et des très chers. Il n’y a presque plus de moyenne gamme. C’est une métaphore de ce qui se passe avec les classes moyennes.
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La politique de réduction permanente des coûts met en danger les classes moyennes. C’est palpable dans les métiers de la santé, de l’éducation, de la justice, qui se sont largement féminisés. La féminisation est un détour de la prolétarisation, car il est plus facile de payer moins cher des femmes que des hommes, même dans des métiers non délocalisables. Pourtant, il n’y a pas de démocratie sans les classes moyennes qui ont le sens de la responsabilité et un intérêt vital à la démocratie. Leur disparition causée par une mondialisation des exigences de la compétitivité, sans contrepoids, et la destruction des corps intermédiaires serait donc un désastre pour la démocratie.
Est-il juste d’affirmer que la France soufre du pire du socialisme et du pire du libéralisme ? Les classes moyennes sont comme compressées dans un système redistributif qui entretient un lumpen et engraisse une élite toujours plus riche. N’était-il pas possible de concilier le progressisme dont vous êtes le défenseur à un sain conservatisme ? La pandémie nous l’a montré : rien ne vaut la prophylaxie.
Que racontez-vous là ? « Le pire du socialisme » ? « Le pire du libéralisme » ? Je crois au contraire qu’on en a le meilleur ! Avec notre système de sécurité sociale, et notre constitution démocratique. De plus, je ne me reconnais pas dans ces concepts surannés. La vraie distinction est ailleurs. Je distingue deux catégories de décideurs politiques : ceux qui sont obnubilés par l’immédiat et ceux qui travaillent pour les générations futures. Les classes moyennes sont menacées par la globalisation des marchés, je l’ai dit plus haut. Et il m’est insupportable d’entendre dire qu’on entretient un lumpen, alors qu’il s’agit de donner des moyens de survivre à des gens très pauvres et très fragiles.
Il y a deux façons d’être impopulaire pour un président de la République : en ne faisant rien ou en faisant beaucoup
Emmanuel Macron a cherché un rapport horizontal avec le peuple durant sa campagne électorale, occupant habilement la position centrale la plus consensuelle pour utiliser à son avantage le scrutin majoritaire de l’élection présidentielle voulant que le premier tour soit un choix et le second une élimination. Il a, dès après son élection, brutalement rompu avec sa promesse en essayant d’incarner un monarque républicain fidèle à l’idée que les concepteurs de la Ve République se faisaient du chef de l’exécutif, sans jamais pouvoir l’incarner. Comment l’expliquez-vous ?
Je ne partage pas votre ressenti. Et je ne rentrerai pas dans un concours de beauté des présidents successifs. Je dirai seulement qu’il y a deux façons d’être impopulaire pour un président de la République : en ne faisant rien ou en faisant beaucoup. Quand on fait beaucoup, l’impopularité est transitoire et l’Histoire peut vous rendre justice. En revanche, la popularité à court terme est presque toujours suspecte, symptomatique de la démagogie.
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La France doit-elle adopter une culture politique du consensus ? Il apparaît que ni le centralisme ni la Ve République ne soient aujourd’hui susceptibles d’assurer la continuité de l’action politique et la confiance du peuple.
Aucun pays, la France pas plus qu’un autre, ne peut réussir sans un projet collectif largement partagé. Ce projet manque aujourd’hui à la France. Je pense qu’il se trouve dans l’économie de la vie, qui est le sujet de mon plus récent livre. La France n’a pas souvent eu un projet collectif. C’est d’ailleurs pour cela que, contrairement à sa légende, elle n’a jamais été une superpuissance.
Un peuple strictement politique, né du contrat social, peut-il survivre dans les vents de l’Histoire ? Le multiculturalisme est-il toujours multiconflictuel ?
Encore une fois, une communauté ne peut pas survivre sans projet commun, se nourrissant de différences. La différence est source de créativité, de richesse. Toutefois, il est vrai que de trop grandes différences, sans curiosité à l’égard de l’autre peuvent générer des antagonismes profonds et dangereux, comme on le constate actuellement dans le monde anglo-saxon. Il n’y a pas de société qui fonctionne sans altruisme et pas d’altruisme sans projet commun. C’est ce vers quoi nous devons tendre. Autrement dit, il ne peut y avoir de société vraiment réussie que si ses membres font preuve d’altruisme ; et il ne peut y avoir d’altruisme qu’entre des gens ayant conscience d’une communauté de destin.
Cette conscience n’est pas l’apanage des sociétés culturellement homogènes : une société culturellement homogène peut être divisée sur sa raison d’être : c’est le cas de l’Italie. Et inversement, une société dont les membres ont des fondements culturels très différents peut avoir conscience de l’unité de son destin : c’est le cas de la Suisse qui est multiculturelle. La communauté de destin peut aussi être choisie, construire, consciemment, autour d’un projet commun au sein d’un couple, d’une famille, d’une nation : il ne peut y avoir d’altruisme intéressé durable qu’entre des êtres libres, ayant conscience d’être unis par la nécessaire défense des générations futures.





