Il était parmi nous depuis plus d’un demi-siècle, discret, malgré son corps vouté et imposant, l’œil toujours vif et sa voix si particulière était souple comme une danseuse du Bolchoï. On le retrouvait sur scène, à l’écran, dans une église ou dans un livre audio, aussi fascinant qu’insaisissable, sautant d’un costume à l’autre, avec l’humilité et le génie des grands.
Michael Edward Lonsdale-Crouch est né le 24 mai 1931 dans le 16ème arrondissement de Paris. Enfant illégitime d’une mère française et d’un officier de l’armée britannique, ses parents durent s’exiler à Jersey puis à Londres avant d’atterrir au Maroc. En 1940, son père est accusé de traitrise et emprisonné par les autorités vichystes. Il ne sera libéré que deux ans plus tard lors du débarquement des alliés en Afrique du Nord. C’est à Casablanca que le jeune Michael découvre le cinéma lors des séances projetés pour les militaires américains. Il fait connaissance avec John Ford et Howard Hawks et commence à se dessiner une passion qui ne le quittera plus jamais « Chaque fois que j’allais au cinéma, pour moi c’était un événement. C’étaient des grandes émotions », expliqua t’il.
Blin, Arland et Dieu
Il revient en France seul avec sa mère en 1946 et rencontre Roger Blin à Cannes qui lui fait découvrir le théâtre. « C’était un maître à penser pour moi, une référence absolue », dira-t-il plus tard. En 1949, il s’installe à Paris dans l’appartement du grand-père maternel, face aux Invalides, qu’il ne quittera plus. Michael Lonsdale s’initie à la littérature, dévorant Guitry, Marc Twain et Flaubert, encouragé par son oncle écrivain, Marcel Arland, lauréat du Goncourt en 1929.
Grand admirateur de Rembrandt, le jeune Lonsdale rythme ses journées entre des cours de dessins la journée, le théâtre le soir et de grandes discussions avec le père dominicain Raymond Régamey au couvent Saint-Jacques
Grand admirateur de Rembrandt, le jeune Lonsdale rythme ses journées entre des cours de dessins la journée, le théâtre le soir et de grandes discussions avec le père dominicain Raymond Régamey au couvent Saint-Jacques. « Je l’ai connu après mon retour à Paris. J’étais allé l’écouter parce qu’il expliquait les rapports entre l’art et la foi avec une grande passion. Je lui demandai un rendez-vous à son couvent de Saint-Jacques. « Que cherches-tu ? », me demanda-t-il. « Je ne sais pas. Je cherche quelque chose de vrai, de bon, de grand… ». – « Peut-être es-tu en train de chercher Dieu, simplement », me répondit-il. » raconta Michael Lonsdale.
Mais c’est une autre personne qui l’amena à l’éveil complet à la foi : Denise Robert, une femme aveugle qui devint sa marraine de baptême. « C’était une personne délicieuse : toujours souriante, joyeuse, lumineuse. Nous avons passé ensemble des après-midis entiers, parlant de tout (…) Elle m’emmenait au sanctuaire de la Rue du Bac. Nous riions beaucoup et pendant ce temps elle m’expliquait l’Evangile, elle m’a tout raconté de Jésus ». À 22 ans il demande le baptême au couvent Saint-Jacques.
Beckett, Mocky et Duras
C’est au début des années 1950, que Michael Lonsdale fait ses premiers pas au théâtre en intégrant le cours Tania Balachova, au Studio des Champs-Elysées. Presque maladivement timide, il apprend à extérioriser et jouer avec son corps presque trop grand. « J’ai mis du temps mais j’ai fini par libérer toute mon énergie jusqu’à casser une chaise », raconta-t-il. « Tania Balachova était une professeur de génie (…) elle était capable de révéler à ses élèves une dimension d’eux-mêmes totalement insoupçonnée(…) et travaillait les comédiens comme un matador, jusqu’à ce qu’ils succombent ». Un long apprentissage au cours duquel il croisera la route de Jean-Louis Trintignant, Laurent Terzieffe ou encore Stéphane Audran.
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En 1955, il fait ses débuts sur les planches avec le metteur en scène de boulevard Raymond Rouleau au théâtre Sarah-Bernhardt et un an plus tard au cinéma avec C’est arrivé à Aden de Michel Boisrond. Infatigable, presque boulimique, Michael Lonsdale enchaine les pièces et les films, alternant pièces novatrices, classiques et films populaire. Au théâtre, on le voit jouer du Beckett sous la direction de Jean Marie Serreau « Le monde de Beckett ce ne sont que des misérables, des rejetés, des SDF, des gens fous, des gens dont la société ne veut plus (…). Il avait une compassion pour l’humanité incroyable, c’était un homme d’une générosité… c’était un être précieux, authentique ». L’Irlandais l’accompagnera toute sa carrière et il le mettra même en scène plusieurs fois.
Côté cinéma, son interprétation de Clément Morane dans La Mariée était en noire de François Truffaut lance sa carrière
Côté cinéma, son interprétation de Clément Morane dans La Mariée était en noire de François Truffaut lance sa carrière. Il sera à nouveau dirigé par Truffaut dans Baisers volés (1968) avant de se faire véritablement connaître du grand public avec son premier grand rôle dans Snobs ! de Jean-Pierre Mocky en 1961, qui fut interdit pendant deux ans pour outrage à l’armée et à l’Église. En 1968, Marguerite Duras le découvre à la répétition de L’Amante Anglaise, pièce tirée de son roman, mise en scène par Claude Régy. « On avait beaucoup de goûts communs. Par exemple, une passion pour le film La Nuit du chasseur, ou les romans de Virginia Woolf », expliqua l’acteur. Ils ne se quittèrent plus et Duras le fit jouer dans ses trois films : Détruire, dit-elle (1969) ; Jaune le soleil (1971) et India Song (1975). « Dans son œuvre, j’aime à trouver beaucoup de personnages, comme dans Beckett, des pauvres, des malheureux, qui sont des signes de la présence de Dieu. »
Le moine couronné
Hollywood ouvre ses portes à cet acteur bilingue avec un petit rôle dans Le Procès d’Orson Welles (1962). Caméléon, les Américains le découvriront méchant nazi dans Moonraker (1979), commissaire dans Le Chacal (1973), agent du Mossad dans Munich (2005) ou encore abbé dans Le Nom de la rose (1986), ou encore Louis XVI dans Jefferson à Paris (1995). De Buñuel, à Sautet en passant par Carnet, il passa devant l’objectif des plus grands, pour une apparition ponctuelle ou des seconds rôles. Éclectique, Lonsdale joue tout, souvent à contre-emploi, se glissant avec autant de facilité dans le rôle d’un tordu, d’un flic, d’un sadomaso, d’un professeur en hibernation ( Hibernatus – 1969) ou d’un prêtre.
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C’est en prêtre, dans Le Procès, qu’il lance sa carrière internationale, et en moine qu’il se fit couronner (enfin), en recevant le César du meilleur second rôle pour son interprétation du frère Luc Dochier, dans Des hommes et des dieux (2010) de Xavier Beauvois. Un signe qui est tout sauf anodin pour un comédien qui assuma toujours sa foi. « Certaines personnes, dans le métier, se sont détournées de moi parce que le seul mot de “religion” leur donne des boutons… La peur d’être rejeté, de ne plus travailler, en a muselé plus d’un, et loin de moi l’idée de les juger ! », confia-t-il un jour. Mais c’est également au nom de sa foi qu’il refusa de jouer dans Amen de Costa-Gavras. « J’ai été un chrétien un peu « tiède », qui vivait égoïstement. La foi m’a appris le pardon et à supprimer le jugement. La religion est devenue la part essentielle de ma vie. Mais elle est intimement liée aux deux autres composantes de mon existence, le cinéma et la peinture. L’expression artistique est un don de Dieu. »
Célibataire parce que « la personne que j’ai aimée n’était pas libre » et qu’il ne « put aimer quelqu’un d’autre », Michael Lonsdale est parti au lendemain d’un dimanche, laissant derrière lui cinq générations d’orphelins, riches d’avoir pu entrevoir à chacune de ses apparitions quelque chose de l’invisible.





