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Dans le salon de Rachilde : entretien avec Julien Shuh et Franck Javourez

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Publié le

18 décembre 2025

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Connaissez-vous Rachilde ? Romancière, femme de salon, pilier du Mercure de France, cette figure sulfureuse a marqué la vie littéraire pendant plus d’un demi-siècle. On la redécouvre grâce à une superbe anthologie de Franck Javourez et Julien Schuh, qui nous la présentent.
© Bouquins

Comment est né le projet de cette anthologie ?

Julien Schuh : Il est né d’une ambition simple : faire (re)découvrir Rachilde dans toute l’ampleur de son œuvre, et non par fragments – sept décennies d’écriture, du premier conte de 1877 au livre de 1947, tous genres confondus. Chaque texte est articulé à l’ensemble par des présentations qui éclairent le contexte et les résonances, pour faire apparaître la continuité des motifs. Notre visée : replacer Rachilde parmi les grandes voix du xxe siècle.

Justement : qu’a représenté Rachilde dans la littérature de son temps ?

Franck Javourez : Il est encore difficile de s’en rendre compte. Tout au long de sa carrière, elle apparaît à la fois incontournable et marginale. C’est une figure subversive du tout-Paris fin de siècle qui devient, dans l’entre-deux-guerres, une figure plus maternelle, vers qui les jeunes se tournent pour entrer en littérature. Léautaud parle des «?poussins?» de Rachilde?! Même marginale, elle a eu des lecteurs fidèles jusqu’au dernier livre.

D’où vient son pseudonyme??

FJ : Marguerite Eymery (son vrai nom) conte elle-même la légende : l’esprit d’un gentilhomme suédois nommé Rachilde se serait manifesté à elle lors d’une séance de spiritisme, dont sa famille maternelle était férue. Elle ajoute aussitôt, revendiquant son rationalisme, qu’il s’agissait d’une plaisanterie destinée à mystifier sa mère et son grand-père… Rachilde est un paronyme de Bathilde, nom d’une reine mérovingienne, ce qui le fait remonter aux temps les plus anciens. Ce nom présente aussi l’avantage de cultiver l’ambiguïté sexuelle, ce qui n’est pas pour lui déplaire…

On se souvient surtout de Monsieur Vénus, son premier roman…

JS : Le retentissement de Monsieur Vénus a été immédiat, avec un scandale judiciaire qui fut également un?coup médiatique. Publié à Bruxelles en 1884 sous les noms de Rachilde et de Francis Talman, l’ouvrage est saisi et vaut à Rachilde une condamnation à 2000 francs d’amende et un an de prison (qu’elle ne fera jamais). En 1889, la réédition parisienne, désormais assumée par Rachilde seule, s’accompagne d’une préface de Maurice Barrès, relue et?orchestrée?par Rachilde pour parfaire son aura sulfureuse. Paru quelques semaines après À rebours, Monsieur Vénus concentre les thèmes de la décadence.

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Quelle était la place des femmes en littérature à l’époque de Rachilde ?

JS : Le champ littéraire reste alors massivement masculin. Rachilde force les codes : elle obtient un permis officiel de porter l’habit masculin, distribue des cartes de visite où elle se présente comme «?Homme de lettres?». Il s’agit d’un brouillage calculé dont les enjeux sont médiatiques autant qu’esthétiques. Rachilde affirme également sa légitimité : elle tient la chronique des romans au Mercure de France, elle anime un salon (les «?Mardis?») qui attire les nouveaux talents, elle siège dans des jurys, notamment «?Femina Vie heureuse?». Le Mercure de France aurait sans doute périclité, comme tant d’autres «?petites revues?» de l’époque, sans la capacité de Rachilde à faire communauté. 

Quels sont les thèmes de son univers : transgression, décadence, monstruosité??

FJ : Vous les énoncez vous-même. Elle n’a pas de limites : tous les excès lui sont bons. Ces thèmes lui appartiennent-ils en propre?? Pour la fin de siècle, il y a une sorte de concurrence, voire de surenchère, entre elle et ses contemporains et amis, tels Catulle Mendès ou Jean Lorrain. C’est à qui énoncera les pires horreurs?! Ceci dit, Rachilde écrit un roman ouvertement pédophile en 1921, La Souris japonaise, alors que la course à la décadence semble terminée… Dans sa vie comme dans son œuvre, Rachilde aime provoquer. Le thème le plus singulier de son œuvre est certainement la légende familiale, avec ses nombreuses réécritures?; là où Rachilde devient elle-même un personnage littéraire.

On a récemment relu Rachilde au prisme des « études de genre ». Qu’en pensez-vous ?

FJ : On observe ces derniers temps un certain regain d’intérêt pour Rachilde chez les universitaires, surtout américains, et souvent sous cet angle des études de genre. La richesse de son œuvre permet de nombreuses interprétations et l’on ne peut que se réjouir de cette multiplicité d’approches. Il faudrait toutefois s’interroger sur la légitimité d’utiliser des théories toutes faites pour comprendre des textes si complexes. Le risque est d’y trouver immédiatement ce qu’on y cherche. Notre édition part d’une démarche inverse : relire Rachilde sans a priori et voir quels motifs surgissent. La subversion sexuelle, souvent présente, relève plutôt du décorum, alors que les phénomènes de réécriture et de reprise sont omniprésents.

Comment avez-vous choisi dans la bibliographie colossale de Rachilde ?

FJ : Il fallait à la fois montrer la cohérence de l’œuvre et sa variété. De même, à côté des titres les plus connus comme Monsieur Vénus et La Tour d’amour, nous avons voulu donner des romans peu réédités, La Princesse des ténèbres, Le Dessous. Certains textes montrent comment Rachilde reprend ses motifs : le loup-garou dans «?La fille du louvetier?», Les Rageac et Face à la peur, ou le spiritisme dans La Princesse des ténèbres et «?L’imitation de la mort?». À l’opposé, nous chercherions en vain les points communs entre les perversions de L’Animale et la plénitude contemplative d’un conte comme «?Le château hermétique?». Notre appareil critique souligne ces deux aspects.

Quel livre de Rachilde recommanderiez-vous pour la découvrir ?

JS : Je conseille de suivre l’avis d’Alfred Jarry, qui avait inscrit La Princesse des Ténèbres dans la liste des «?livres pairs?» des Gestes et opinions du Docteur Faustroll. Rachilde y synthétise des obsessions profondes sous une forme faussement simple.

FJ : La Tour d’Amour, assurément. C’est un huis clos remarquable avec des effets descriptifs étonnants, et qui contient tout ce qui fait la singularité de Rachilde. Je ne sais si je préfère un de ses livres mais je trouve Face à la peur extrêmement émouvant.


AMOURS MONSTRES, RACHILDE, (édition de Franck Javourez et Julien Schuh Bouquins, 1344 p., 35 €

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