Comment réagissez-vous à la nouvelle offre de rachat de l’entreprise Photonis, spécialiste -entre autres- des technologies de vision nocturne pour les armées, par le groupe américain Teledyne ?
Je suis un peu surpris parce que c’est un dossier qui traîne depuis plusieurs mois. Nous savons sait bien l’intérêt que peut avoir Photonis pour toute une série d’activités et donc que le repreneur ne doit pas être américain. Au fil des mois, nous nous apercevons en réalité qu’aucune solution industrielle à la française n’a été trouvée.
Pour quelles raisons l’Etat français devrait-il intervenir dans cette affaire ?
Il doit intervenir parce que Photonis est une entreprise importante pour la photo-détection, en liaison notamment avec le secteur de l’aéronautique et d’autres secteurs stratégiques. Or ça n’est pas la première pépite qui est visée et que l’on voit partir dans les mains étrangères. Voilà donc la raison pour laquelle il faut protéger Photonis. À un moment donné, Thales était sur le dossier mais s’est finalement décommandé, et le problème c’est que les autres opérateurs, type Caisse des dépôts et consignation, ne peuvent être que des actionnaires minoritaires. En fait, il manque un acteur industriel français pour servir de pivot à une coalition qui rachèterait Photonis.
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Concrètement, quelle forme doit prendre cette intervention de l‘Etat ?
J’ai proposé que, dans le cadre du plan de relance, il y ait une prise de participation au capital de l’Etat à hauteur de 463 millions d’euros de manière à bloquer le rachat, pour ensuite trouver une solution industrielle. Le problème de la France, c’est premièrement que nous n’avons pas de fond souverain, et deuxièmement que nous avons des acteurs industriels qui ont leurs propres stratégies et qui ne sont pas forcément conformes aux intérêts stratégiques de la France.
Vous avez adressé avec d’autres parlementaires un courrier au Premier ministre, appelant notamment à la création d’un fond souverain stratégique de Défense. En quoi consisterait-il ?
C’est le troisième courrier que nous écrivons à propos de Photonis, puisque nous en avons envoyé en mars, en avril et donc en octobre. Ce fond souverain aurait justement vocation à répondre à ce type d’intervention. Dès qu’un dossier concerne des capacités opérationnelles françaises avec des points névralgiques – qu’il s’agisse de nouvelles technologies, de prestataires qui sont exclusifs d’un type d’armes ou de pièces qui demandent une technicité particulière et qu’on ne retrouve que dans une seule entreprise –, ce fond de défense aurait pour vocation d’investir dans ces entreprises aux côtés de l’État ou pour le compte de l‘État, et ainsi donc à stabiliser ce tissu d’entreprises.
Nous sommes effectivement en guerre économique : toute une série de pépites est passée sous pavillon étranger, et il est donc temps de réagir avant que nous nous retrouvions définitivement en incapacité d’exister dans la compétition mondiale
Quel sera d’après vous la position du gouvernement sur ce dossier Photonis ? Avez-vous bon espoir ?
Le problème du gouvernement, c’est qu’il est un peu piégé. Dans un premier temps, il a bloqué le rachat de Photonis par Teledyne pour des raisons d’intérêt stratégique. Nous avions d’ailleurs écrit dans ce sens à l’époque. Et puis on s’est aperçu qu’il n’y avait aucune solution à la française, donc on en revient au point de départ. Mais je considère que ça n’est pas acceptable de se laisser faire. Je pense qu’il faudrait recontacter Thales, ou chercher un autre acteur industriel, peut-être Dassault pourrait-il être intéressé. Et ensuite aller dans le sens de ce fond souverain. Il y a une autre solution qui consiste à bloquer le rachat en utilisant les mécanismes qui avaient été mis en place du temps d’Arnaud Montebourg.
Y-a-t-il des précédents à cette affaire ? Est-ce que ce rachat s’inscrirait dans le cadre plus général d’une guerre économique entre grandes puissances ?
Nous sommes en guerre économique, malheureusement et depuis de nombreuses années. Dans la même semaine, vous avez un groupe français qui s’appelle Aubert & Duval, qui fait des matériaux spéciaux pour la défense et qui est en passe d’être vendu à un groupe américain ou européen. Vous avez aussi les chantiers navals sur le point d’être rachetés par des Chinois, le Sénat a d’ailleurs fait un rapport à ce sujet. Donc, nous sommes effectivement en guerre économique : toute une série de pépites est passée sous pavillon étranger, et il est donc temps de réagir avant que nous nous retrouvions définitivement en incapacité d’exister dans la compétition mondiale. D’autant plus que la défense est le cœur de la souveraineté, et que cette défense nourrit d’autres secteurs qui sont fortement exportateurs, je pense notamment à l’aéronautique. Si on laisse partir ça, il ne restera plus grand-chose.
Propos recueillis par Rémi Carlu





