Les entrepôts abandonnés en lisière d’une rue borgne et cernés de vestiges industriels n’intéressant même pas les goélands : l’endroit choisi est pour le moins étonnant. En fait, au fond de cette friche se cache une brasserie bobo installée dans une ancienne huilerie datant de 1856 et superbement rénovée à coups de millions d’euros. Vue sur la Loire, vaste salle vintage, bières artisanales, l’endroit est en réalité parfait.
La puissance organisatrice, le forum À la Bretonne ! (alabretonne.com), créé l’été dernier pour « susciter la réflexion et le débat sur l’ensemble des sujets civiques et politiques visant à construire la Bretagne, Loire-Atlantique incluse » et conduite par Florian Le Teuff, l’adjoint « aux enjeux bretons » de Johanna Rolland, le maire PS de Nantes, a su rassembler large. Il y a là des députés (à l’Assemblée nationale ou au Parlement européen), des sénateurs, des maires ou adjoints aux maires, par dizaines, des présidents de conseils départementaux, anciens ou actuels, des élus communautaires, etc. Les uns sont PS, d’autres LR ou LREM, d’aucuns EELV ou assimilés, ou proches de La France insoumise, certains arborent une étiquette franchement autonomiste, pour ne pas dire plus, mais tous sont bretons et en cette « journée historique », il n’y a que cela qui compte.
Les conversations passent vite en breton dès lors qu’une oreille étrangère traîne dans le coin. Surtout, quels que soient les discours, ce n’est pas exactement la fête de la République, celle qui lutte contre « tous les communautarismes ».
Certaines scènes peuvent paraître surréalistes à l’observateur non averti des spécificités locales, de celles qu’on ne peut voir nulle part ailleurs, sauf en Corse. Déjà, les conversations passent vite en breton dès lors qu’une oreille étrangère traîne dans le coin. Surtout, quels que soient les discours, ce n’est pas exactement la fête de la République, celle qui lutte contre « tous les communautarismes ». Ainsi voit-on un ancien prisonnier « politique » de l’ARB (l’Armée révolutionnaire bretonne), désormais élu d’extrême gauche, discuter tranquillou à la tribune avec le vice-président de l’Assemblée nationale Marc Le Fur, député LR des Côtes-d’Armor, sous le regard de l’ancien garde des Sceaux de François Hollande, Jean-Jacques Urvoas, tandis que le député du Morbihan Paul Molac, ex-PS ayant viré pro-Macron avant de fonder le groupe Libertés et Territoires, suit les débats avec le plus grand intérêt.
Et Jean-Yves Le Drian ? Pas là, ses fonctions le lui interdisent, mais le ministre des Affaires étrangères a ses hommes dans la salle, de même que le socialiste Loïg Chesnais-Girard, qui lui a succédé à la présidence du Conseil régional de Bretagne.
Urvoas en néo-autonomiste
En bons anars de L’Incorrect, nous nous plaçons au fond de la salle pour la première table ronde. Assis sur des chaises hautes style « bistrot » : Florian Bachelier, député LREM d’Ille-et-Vilaine, le sénateur écologiste en rupture d’EELV Ronan Dantec, Ronan Loas, maire LR de Ploemeur et vice-président du conseil départemental du Morbihan, Jean-Jacques Urvoas et Marie- Pierre Vedrenne, député (MoDem) au Parlement européen, dont on retiendra juste qu’elle n’a strictement rien à dire mais déroule admirablement une langue de bois multi-usages.
Le thème du débat est d’apparence très « techno » : « Transformer nos institutions et mieux coopérer pour répondre aux grands défis ». Traduction plus limpide : faut-il créer une Assemblée de Bretagne regroupant les cinq départements bretons et le conseil régional dans une Bretagne autonome ? C’est le créneau de Jean-Jacques Urvoas qui a pondu un livre sur le sujet (Pour l’Assemblée de Bretagne, Dialogues). Des esprits taquins lui feront remarquer plusieurs fois qu’il avait tout le loisir de mettre en œuvre son beau projet lorsqu’il était aux affaires – il a été président de la commission des Lois durant près de quatre ans et ministre de la Justice durant un an et demi ! – mais, en renard connaissant son auditoire, le désormais prof de fac leur répondra par cette formule : « Quand j’ai été élu, en 2007, j’étais décentralisateur. Quand j’ai été battu, en 2017, j’étais au bord de l’autonomie ! »
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Succès assuré et son intervention sera effectivement l’un des temps forts de ce colloque tant il fera montre d’autonomisme breton devant une salle acquise. L’ancien ministre déroulera en effet trois propositions : renvoyer l’application des lois au pouvoir réglementaire local ; accorder la possibilité aux collectivités locales de demander l’abrogation d’une loi pour un territoire donné, ce qui est selon lui tout à fait possible constitutionnellement ; pour la troisième, Urvoas brandira même une proposition de loi, écrite de sa main, demandant à la représentation nationale d’organiser un référendum sur l’Assemblée de Bretagne. Les applaudissements sont nourris.
Juste avant lui, Florian Bachelier n’aura pas suscité le même intérêt. Curieusement celui qui se sera présenté comme un « élu provocateur » n’aura débité, en vrai député LREM, que des banalités, abordant à mots couverts la possibilité d’un référendum sur la réunification et une éventuelle plus grande autonomie de la Bretagne. Ultérieurement, il approuvera cependant le projet d’Assemblée de Bretagne. Tout comme le LR Ronan Loas qui se livrera à une longue critique du jacobinisme et « du pouvoir gérant les territoires à des années-lumière de ces derniers ».
« Pouvoir régional fort »
Le micro arrive à Ronan Dantec. C’est un secret de polichinelle : bien que résidant en Loire-Atlantique, celui-ci prépare une candidature en région Bretagne aux régionales de l’an prochain. L’ancien président de « Bretagne réunie » souligne que la réunification est devenue une réalité économique, même si elle reste à l’état de simple projet administratif. Et le sénateur de mettre l’accent sur le poids économique de Nantes et la nécessité d’un « pouvoir régional fort ». Le lecteur de Christophe Guilluy aura remarqué, dans le discours de l’élu écolo, quelques allusions à la gentrification de Nantes et l’expulsion de la classe moyenne à Perpète-les-Bains. Celui qui avait soutenu l’écotaxe et subi la colère des Bonnets rouges s’en sort plutôt bien.
Et le Rassemblement national dans tout ça, seul parti de poids présidé par une Bretonne, fille d’un Breton d’ailleurs surnommé « Le Menhir », lui-même fils de marin-pêcheur breton et ainsi de suite aussi loin qu’il est possible de remonter ? Pas convié.
À notre gauche, la tablée de l’Union démocratique bretonne (UDB) tire une gueule longue comme la Loire. Malgré leur antériorité dans le combat pour la réunification, ils n’ont pas été invités à la tribune. Peut-être que ces habituels soutiens du PS ou des écologistes n’ont pas le poids politique suffisant pour parler au comptoir des grands ? Christian Guyonvarc’h, qui fut vice-président du Conseil régional, viendra cependant dire quelques mots au micro après que le rédacteur en chef du Peuple breton, le mensuel UDBiste, eut poussé une gueulante depuis la salle. Le Parti breton, autre formation généralement alliée à la droite aux élections locales, aura également droit à cinq minutes.
Le RN mariniste dans les choux
Et le Rassemblement national dans tout ça, seul parti de poids présidé par une Bretonne, fille d’un Breton d’ailleurs surnommé « Le Menhir », lui-même fils de marin-pêcheur breton et ainsi de suite aussi loin qu’il est possible de remonter ? Pas convié.
Gilles Pennelle, le leader du RN en Bretagne, a eu beau envoyer un communiqué de protestation pour sa mise à l’index deux jours avant le colloque, il ne sera pas plus invité à la bolée la prochaine fois. Pas parce qu’il est normand – bonjour l’erreur de casting ! –, pas non plus parce que la mouvance autonomiste n’est composée que de gauchistes convaincus – certains ont des convictions sur l’immigration bien ancrées dans la réalité, même s’ils prennent la précaution de ne les livrer qu’en privé… – mais parce que le positionnement jacobin de Marine Le Pen est un repoussoir absolu.
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On n’a rien à dire, rien à attendre et on ne veut rien entendre d’un parti dont la candidate à l’Élysée s’était engagée, au point 6 de ses 144 engagements pour 2017 qui font toujours office de programme du RN, à supprimer les régions. On ne veut rien savoir de plus de celle qui a pesé de tout son poids pour faire échouer, en 2013, le référendum sur la collectivité territoriale d’Alsace. Quelques-uns, qui ont lu le premier livre de Marine Le Pen, À contre-flots, savent même qu’elle y regrette le temps où il était interdit de cracher par terre… et de parler breton. Pas question, donc, d’avoir la moindre discussion avec ses représentants. Les réseaux Fillon et Retailleau n’ont pas non plus été invités, mais pour une autre raison : ils ont été jugés trop pro-Pays de la Loire, la région honnie.
Le « Gwenn-ha-du » sur la mairie de Nantes
La matinée s’écoule et tout le monde attend Philippe Grosvalet, le président (PS) du Conseil départemental de Loire-Atlantique, pour lui parler du pays (breton, évidemment). En novembre 2018, « Bretagne réunie », l’association historique pour la réunification, qui fut cofondée par l’ancien président PS du conseil général de Loire-Atlantique Patrick Mareschal et dont le sénateur Ronan Dantec fut président, avait déposé une pétition de 105 000 signatures au CD44. Ces 105 000 signatures, toutes recueillies en Loire-Atlantique, c’était 10 % du corps électoral. Les signataires réclamaient un référendum sur la réunification. Conformément à la loi NOTRe, cette demande avait été examinée en séance mais, par un tour de passe-passe digne de celui opéré par le Conseil économique, social et environnemental face aux pétitions relatives au « mariage pour tous », Grosvalet avait réussi à botter en touche, déclenchant les hurlements des partisans de la réunification. Ils l’attendaient donc de pied ferme.
Il a fini par arriver avec une annonce : le CD44 signera, aux côtés d’élus, une demande officielle à Emmanuel Macron pour la tenue de ce référendum. Quand ? Bientôt. Dans les mois qui viennent. Avant la fin du quinquennat. Guère satisfaisant. La ville de Nantes, elle, franchit un pas. Par la voix de l’un de ses élus, elle annonce qu’elle cosignera la demande, et que, en décembre, elle hissera le « Gwenn-ha-du » (le drapeau breton) sur l’hôtel de ville ! Pourquoi en décembre ? Parce que le « Kenavo Tour Live », marquant les 50 ans de scène du groupe Tri Yann, interrompu pour cause de Covid, s’arrêtera à Nantes ! Au moins le symbole parle-t-il à (presque) tous les Français.
Parmi les enjeux de la réunification, la question de la capitale future de la Bretagne est une pomme de discorde envenimée par des enjeux… footballistiques. Plutôt canari (Nantes) ? Plutôt rouge et noir (Rennes) ? Plutôt rouge et blanc (Brest) ?
Grosvalet concèdera encore qu’une étude d’impact sur la réunification sera lancée, financée par le Conseil régional de Bretagne, le département de Loire-Atlantique et la ville de Nantes. Sourires dans la salle et mélange de scepticisme devant l’annonce d’un comité Théodule et de satisfaction d’avoir tordu le bras à un adversaire résolu de la réunification.
Et l’identité dans tout ça ?
Parmi les enjeux de la réunification, la question de la capitale future de la Bretagne est une pomme de discorde envenimée par des enjeux… footballistiques. Plutôt canari (Nantes) ? Plutôt rouge et noir (Rennes) ? Plutôt rouge et blanc (Brest) ? C’est Aziliz Gouez qui s’y est collée lors de la table-ronde de l’après-midi. Une pointure. En plus d’être brittophone, la vice-présidente à l’alliance des territoires de Nantes Métropole a été la plume du président irlandais Michael D. Higgins après avoir vécu dans un kibboutz israélien ; elle a aussi côtoyé François Hollande et travaillé pour l’Institut Jacques-Delors. Elle sait trouver les mots qui apaisent, même si l’on peut penser que la mise en pratique risque d’être très compliquée, en avançant l’idée de « plusieurs capitales complémentaires » pour la Bretagne réunifiée.
Mais au fait, et l’identité dans tout ça ? Il n’en a quasiment pas été question. Quand l’un a dit qu’« identité, ce n’est pas un gros mot », il a aussitôt précisé qu’il fallait l’entendre « dans un esprit civilien ». Ah ? Le député Molac, un homme fort sympathique au demeurant, a été tout aussi abscons : « Ce n’est pas [un combat] identitaire, c’est une question de respect des minorités, car c’est tout un pan des droits de l’homme qui n’est pas reconnu en France ». Quant à la notion de « peuple breton », évoquée par un élu de l’UDB, il s’est bien gardé de la définir. Des fois que ça dérape vers des considérations qui relèvent exclusivement de la généalogie…
Pour conclure, tous les élus se sont rassemblés pour une jolie photo derrière des lettres géantes : « #Référendum44 ». Que les habitants de Loire-Atlantique et eux seuls, sans que ceux des autres départements des Pays de la Loire aient leur mot à dire, puissent voter pour ou contre leur rattachement à la Bretagne serait déjà un bon début. Comme nous l’a confié un élu lors de la pause libations : « Personne n’ira au combat pour les Pays de la Loire. Le pouvoir qui réunifiera les cinq départements bretons se fera lancer des pétales de rose pour l’éternité. Il faut que les états-majors parisiens comprennent ça ».
De nos envoyés spéciaux à Nantes Maël Pellan et Gabriel Villedary





