Votre ouvrage est un réquisitoire implacable mais équilibré sur l’évolution de La France Insoumise et de Jean-Luc Mélenchon depuis 2017. Chef incontesté d’un mouvement qu’il a mené très haut, Jean-Luc Mélenchon est pourtant maintenant contesté. Pourquoi ?
Il faut d’abord souligner l’importance fondamentale de deux facteurs qui ne relèvent pas directement de la stratégie politique : tout d’abord, l’épisode des perquisitions, en octobre 2018, qui a considérablement abîmé l’image de Jean-Luc Mélenchon. Ensuite, il faut reconnaître que les élections européennes comme municipales sont moins adaptées à La France Insoumise que la présidentielle. Ces éléments expliquent beaucoup la dégringolade électorale des Insoumis.
Mais mon livre est surtout centré sur le choix stratégique de Jean-Luc Mélenchon : après une campagne présidentielle placée sous les auspices d’un « populisme » souverainiste et républicain, il a pris une inflexion stratégique en remettant son mouvement dans les rails plus traditionnels de la « gauche ». Ce tournant avait plusieurs motivations concrètes : réponse à la « droitisation » d’Emmanuel Macron, enterrer définitivement le Parti socialiste, influence des députés Insoumis, volonté de contenter la base militante et les cadres… Mais ces justifications se sont heurtées à une réalité impitoyable : un certain nombre de postures gauchisantes qu’il était devenu nécessaire d’adopter dans le cadre de la nouvelle stratégie ne font plus recette auprès de la population, et notamment des classes populaires.
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Les sondages le placent tout de même à 11 points pour le premier tour de l’élection de 2022. Qu’est-ce qui explique cette dichotomie entre les résultats médiocres de La France Insoumise, et l’aura de Jean-Luc Mélenchon ?
Étant donné son habileté en campagne, Jean-Luc Mélenchon pourrait même faire mieux que 11 % en 2022. Le décalage est bien sûr politique, puisqu’en 2017 la ligne adoptée a produit d’excellents résultats, et que Mélenchon a bénéficié par symétrie de la faiblesse de la candidature de Benoît Hamon pour devenir le candidat réunissant le « vote utile » de l’électorat de gauche. Mais une présidentielle, c’est aussi « la rencontre d’un homme et d’un peuple », pour reprendre un poncif. On peut critiquer certains aspects de la personnalité de Jean-Luc Mélenchon, mais en matière de charisme, d’éloquence, de culture, de densité intellectuelle, bref de « présidentialité », rares sont les personnalités politiques qui lui arrivent à la cheville.
Vous utilisez l’expression d’« autocratie gazeuse » pour définir la gouvernance de Mélenchon – en évoquant notamment les différentes purges de 2018 qui ont vu des cadres importants des années précédentes comme Djordje Kuzmanovic ou François Cocq partir.
La France insoumise est un mouvement gazeux, car elle n’est pas structurée comme un parti traditionnel. On n’y trouve pas de cartes d’adhérent, pas de système pyramidal, pas de courants, pas d’élections internes. Les militants sont éparpillés en des milliers de « groupes d’appui » sur tout le territoire, avec une grande autonomie d’action mais sans moyen de peser sur la ligne politique. LFI est en pratique une autocratie, puisque c’est Jean-Luc Mélenchon qui dispose seul de la capacité de fixer la stratégie – certes en prenant en compte l’avis de quelques cadres. Je signale par ailleurs qu’il a la possibilité d’exclure unilatéralement ceux dont il estime qu’ils ont « trahi », comme ce fut le cas avec François Cocq.
Gardons également à l’esprit qu’il doit s’efforcer de faire tenir ensemble un mouvement très hétéroclite, peuplé de jacobins laïques comme de « trotsko-intersectionnels-afro-féministes »
Mélenchon reste traumatisé par son expérience au Parti socialiste : il estime, probablement à juste titre, que les incessantes luttes internes entre courants et les débats interminables sur le placement des virgules dans une motion de congrès épuisent l’énergie des militants et les coupent de l’action concrète dans la société. Mais le fonctionnement à la fois très souple et très vertical de la France insoumise a provoqué un sentiment d’abandon dans la base militante et la frustration de nombreux cadres.
Jean-Luc Mélenchon souffrirait-il parfois d’hémiplégie ou même de schizophrénie ? Sur certains sujets, il semble tiraillé : l’identité de la France est pour lui un sujet de discorde, de même que sa vision des institutions. Un jour, il penche pour une vie République girondine et parlementariste ; le lendemain, il affecte des élans jacobins et déclare son amour à l’élection présidentielle. Comment interpréter ces variations ?
Mélenchon n’a jamais cessé d’admirer François Mitterrand, lequel a fort bien appliqué la maxime du cardinal de Retz selon laquelle « on ne sort de l’ambiguïté qu’à ses dépens ». C’est un tacticien, mais aussi un homme qui doute, ne cesse de questionner de nombreux proches pour savoir quel chemin emprunter. Gardons également à l’esprit qu’il doit s’efforcer de faire tenir ensemble un mouvement très hétéroclite, peuplé de jacobins laïques comme de « trotsko-intersectionnels-afro-féministes » – c’est comme cela que Danièle Obono se définit politiquement. Un tel bouillonnement rend la godille presque nécessaire.
Vous parlez de deux gauches irréconciliables. L’une « populiste », l’autre que je me permettrais de qualifier de plus « gauchiste ». Qu’est-ce qui les tient encore ensemble ? Pour combien de temps ?
On peut se demander si elles tiennent vraiment encore ensemble, vu que de nombreux cadres de la mouvance populiste ont quitté la France insoumise, volontairement ou non. Pour le reste, le mouvement a perduré en surfant sur les promesses nées de l’excellente campagne de 2017, puis grâce à un ressort classique : la possibilité d’un mandat électoral. D’autre part, les rares voix critiques à l’intérieur de La France insoumise ont été immédiatement marginalisées, puis exclues. Après tout, « le Parti se renforce en s’épurant », comme disait Lénine.
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Mélenchon est-il l’un des meilleurs atouts d’Emmanuel Macron pour 2022 ? Certains, à gauche, prétendent qu’il rend caduque toutes les tentatives éventuelles d’union de la gauche au premier tour.
Je ne suis pas convaincu par cette critique. D’une part, les sondages montrent qu’il reste la personnalité la plus fédératrice dans le cadre d’une union de la gauche. D’autre part, cette idée repose sur la prémisse qu’une union de la gauche au premier tour serait une stratégie viable. Réunir l’intégralité de ses forces sans réserves de voix dans le seul espoir d’arracher une qualification pour le second tour n’est pas une garantie de succès ; il n’est pas dit qu’un candidat « de gauche » représente le plus grand danger pour Emmanuel Macron ; enfin, la faiblesse du score au premier tour d’un candidat d’union (15 % seulement au maximum dans les sondages), les très mauvais reports de voix, et les fractures idéologiques majeures devraient à mon sens amener à interroger la pertinence de l’utilisation de « la gauche » comme catégorie politique. Si les appareils et les militants y sont très attachés, il semble que les électeurs ne s’y reconnaissent plus, et ce même si les idées de gauche n’ont pas disparu.
Qui sont les successeurs potentiels de Jean-Luc Mélenchon dans sa famille politique ? François Ruffin, le fils rebelle, ou Alexis Corbières, le fils préféré ?
François Ruffin est le favori pour prendre la suite de Jean-Luc Mélenchon : sa personnalité sincère et empathique séduit, de même que le contraste entre son esthétique populiste et sa stratégie plus centrée sur une union de la gauche que celle de Mélenchon. Alexis Corbière m’apparaît plus comme un inoxydable second que comme un héritier. Le jeune député Adrien Quatennens, de son côté, pourrait représenter une alternative : également très apprécié de Mélenchon avec qui il entretient une relation presque filiale, il dispose de fortes qualités et tente de faire perdurer la ligne républicaine de 2017 en se préservant des turpitudes du mouvement.
Propos recueillis par Gabriel Robin

Éditions du Rocher, 320 p., 20,90€





