Ça semble si facile quand on le voit, souriant, en haut d’une montagne après une rando. Sur sa photo qui restera iconique, le jeune homme pourrait être notre cousin, notre frère, notre fils. On se dit que notre génération ne produit plus de saint, qu’à notre époque ça n’est plus possible, vous comprenez, le monde est trop compliqué, et avec le prix de l’immobilier et les téléphones chinois, hein ma bonne dame… Et puis arrive Carlo, qui se pointe comme pour demander quelle est notre excuse au juste pour ne pas rejoindre Dieu.
Pourtant, rien ne le prédestinait particulièrement à cette ferveur tranquille. Carlo naît dans une famille sans histoire, catholique de parvis, croyante mais sans plus. Dès son plus jeune âge, il casse les pieds de ses darons pour systématiquement visiter l’église du bled dans lequel ils voyagent. Au lieu de le faire tester pour troubles obsessionnels compulsifs, ses parents le soutiennent dans sa foi, ou plutôt dans ce qu’ils croient être une lubie enfantine. Ça lui passera bien, se disent-ils.
Lire aussi : Partout, les saints : Saint Colomba d’Iona
Mais « ça » ne lui passe pas. Pas du tout, même. Dans sa petite enfance, Carlo fait preuve d’une excellence qui pourrait le faire jalouser par tout le monde, s’il n’était pas aussi affable. À sa première communion, ce que l’humain lambda de notre époque exécute globalement pour voir mamie et se faire offrir une Swatch, une certitude lui vient : il ira tous les jours à la messe et communiera. Il se confessera une fois par semaine, et priera le chapelet. Et il le fait. Carlo, c’est un athlète de Dieu.
Carlo, né en 1991, nous vient de la génération X. Celle qui renie une tradition par jour, dépitée de tout et lassée d’une mode après l’autre. Génération déglinguée aux nouvelles technologies, qui marche à la punchline et au virtuel. Pas de problème pour le jeune homme, qui nous régale de ses meilleures saillies : « L’Eucharistie, c’est une autoroute vers le ciel », « tous naissent originaux, mais beaucoup meurent comme des photocopies », et bien sûr sa meilleure : « être toujours uni à Jésus, tel est le but de ma vie ». Pas de longs discours, pas de bouquins alambiqués, rien que du cash sans arrière-pensée. Carlo tient un discours ferme sur des concepts barrés genre « le but de la vie », à un âge où normalement, on sait vaguement si on va passer le week-end en soirée pyjama chez les copains d’école.
Il met son énergie et son intelligence au service de son projet : recenser un max de miracles eucharistiques, les documenter, et les afficher en ligne, sur le site qu’il a lui-même créé
Question nouvelles technologies, Carlo ne joue pas les feignasses. Personne n’a dit que pour être saint, il fallait se claquemurer dans un monastère en lisant des bouquins vieux et chers. Geek absolu, il réalise des projets sur l’internet naissant, à en faire baver les premiers experts du domaine. Le jeune homme, en plus d’être bon en sport et en cours, trouve le temps d’aller aider les personnes âgées à accéder au monde numérique. Heureusement qu’il dégage cette candeur et cette incroyable simplicité : Carlo est le genre de type à qui on voudrait trouver un défaut, afin de moins se désoler en se comparant. Impossible, il est trop attachant.
Pionnier d’internet, il décide d’y bâtir sa première cathédrale. Carlo bosse comme un fou sur ses recherches. Il met son énergie et son intelligence au service de son projet : recenser un max de miracles eucharistiques, les documenter, et les afficher en ligne, sur le site qu’il a lui-même créé. Patiemment, avec la détermination sereine propre aux artisans chevronnés, il accumule des données, et finira par présenter 136 miracles sous la forme d’une exposition virtuelle. Pas moyen de garder une démarche aussi lourde en cage : à travers le monde se multiplient des expositions physiques réalisées à partir de son site. Sa cathédrale impose son style au reste du monde.
Lire aussi : Partout, les saints : Justo Ukon Takayama
Ceux que Dieu aime, il les rappelle vite à Lui. Début 2006, Carlo croit avoir chopé une petite grippe, qui s’avère être une bonne leucémie de merde. Il n’en a plus pour longtemps. Chouette garçon dans la vie, il restera chouette dans ses derniers moments. Le personnel soignant reste scotché par sa bonne humeur, et le jeune homme se fait plus de soucis pour ses parents que pour lui. Il quitte ce monde le 12 octobre 2006 à 15 ans, après un passage bref mais éclatant.
Il ne part pas sans dire au revoir : déjà, il laisse son corps, déclaré intègre et incorrompu à sa reconnaissance en 2018, comme témoignage de sa vertu chrétienne. Ensuite, il n’oublie pas ses frères, pour qui il intercède : début 2020, on lui reconnaît une guérison miraculeuse datant de 2010. Le Pape François se résigne avec bonheur, tant il avait de l’admiration pour le jeune homme : Carlo Acutis est déclaré bienheureux le 10 octobre 2020, en présence de ses parents à présent débordants de foi. On le surnomme déjà le saint patron d’internet. En hommage à sa vie, pensons à lui à chaque fois qu’on parlera de Dieu en ligne.





