Quelles sont les caractéristiques principales du discours du rap ?
C’est un discours agonistique, complaisant et schizophrène. Agonistique, parce qu’il se pose toujours en opposition à un ennemi imaginaire ; complaisant avec un public pour lequel il exalte toujours les mêmes valeurs déjà perçues comme positives ; schizophrène, parce que les rappeurs adoptent spontanément un discours victimaire hors de la scène, alors même que leur musique se présente toujours comme agressive et conquérante. En outre, de plus en plus, leurs paroles semblent se construire au gré du pur hasard des rencontres phonétiques, sans même de considération pour le sens. Ils font des fautes grossières de grammaire élémentaire, au point d’écrire dans une langue qui leur est propre, du moins, pour la majorité. C’est un dévoiement du langage.
Aucun rappeur ne trouve grâce à vos yeux ?
Si, j’ai beaucoup aimé Booba à ses débuts, j’ai pu apprécier IAM et Akhenaton, et, seulement pour la technique d’écriture, on peut du moins reconnaître à Nekfeu d’avoir rehaussé le niveau, ou encore Lino.
Dans l’histoire des formes artistiques comportant une expression langagière, c’est une nouveauté absolue d’avoir un mode d’énonciation qui soit toujours le même
N’a-t-on pas adressé au rock le même genre de critiques à une autre époque ?
C’est vrai, mais il y a, je pense, des critiques qui s’adressent exclusivement au rap. Dans l’histoire des formes artistiques comportant une expression langagière, c’est une nouveauté absolue d’avoir un mode d’énonciation qui soit toujours le même et qui soit strictement oppositionnel entre un « je » exalté qui s’adresse à un « tu » qu’il s’agit d’humilier pour renforcer encore l’exaltation de ce « je ». L’identification a un tel « je », dont les mérites restent assez pauvres (il a une plus belle voiture, plus d’argent et sans doute un plus gros sexe) me paraît quelque chose d’assez dangereux.
Est-ce que la sous-culture du rap est en train de produire l’inverse de la haute culture classique : produire des types humains de qualité inférieure ?
Absolument. Les personnes qui écouteraient cette musique en trop grande quantité et à un âge trop précoce s’exposent à une dégradation de leur culture, de leur pensée et de leur sensibilité. La pauvreté et la vulgarité du langage de beaucoup de jeunes auditeurs de rap dit quelque chose de leur rapport au monde. Ils semblent presque dénués d’empathie, ne se rendent pas compte qu’ils peuvent importuner les gens, parler de sexe ou de violence avec une facilité déconcertante et sans jamais s’émouvoir. Tout cela dénote une terrifiante perte de sensibilité.
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Vous dites que « la jeunesse a naturellement mauvais goût »…
Je pense que chacun peut faire ce constat : quand on était enfant et adolescent, on avait généralement mauvais goût et dans tous les domaines, la musique qu’on écoutait, les coupes de cheveux qu’on trouvait belles ou, en termes alimentaires, le fait d’apprécier les nouilles alphabétiques. Le propre de l’adolescent est d’avoir mauvais goût. Hume prônait un non-relativisme esthétique et expliquait que ce goût, il fallait l’éduquer. Le but d’un cours de français, c’est de montrer à des élèves qui, peut-être, n’apprécient pas le livre proposé, pourquoi il n’en est pas moins objectivement un bon livre.





