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Commerçants : Les sacrifiés

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Publié le

15 décembre 2020

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Confinés, interdits de sortie, obligés de retrouver leurs amours en secret comme des collégiens, privés de messe et de dessert ; les Français vivent une période éreintante pour les corps et pour les nerfs. Un an que nos vies se concentrent sur le triptyque « métro-boulot-dodo », où notre vie sociale serait réduite à la boulangerie. Mais nos malheurs sont peu de chose devant le sort fait aux « non-essentiels », commerçants, restaurateurs ou coiffeurs bientôt ruinés. Enquête.
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« On ne va plus tenir ! Je suis au bord du gouffre financier. C’est très difficile et je ressens de l’injustice de ne pas pouvoir ouvrir. J’avais tout mis en place pour que les conditions sanitaires soient respectées », confie Laura, coiffeuse indépendante d’une petite quarantaine, installée en centre-ville de Toulouse. Qu’est-ce qu’une activité essentielle ? Se faire coiffer serait-il moins « essentiel » que se rendre dans une administration ? Cette difficulté à discriminer est au cœur du sentiment d’injustice éprouvé par de nombreux indépendants, commerçants et artisans.

Une grande cruauté qui fait des principaux animateurs de la vie de nos villes et villages des sous-citoyens, des professionnels de seconde zone dont il serait finalement facile de se passer à l’heure des Amazon, Uber et Zalasta. Pourquoi se rendre dans une boutique de vêtements quand on peut commander en ligne ? Peut-être parce que l’homme est un animal social.

N’oublions pas non plus les artistes, les professionnels du spectacle et le monde de la nuit, totalement oubliés et non pas simplement menacés par la ruine, puisque cette année blanche plantera le dernier clou dans le cercueil des boîtes de nuit, déjà menacées avant crise par les nouvelles manières de faire la fête – bar à tapas et salles de concert. Portier de profession, Anthony s’est fait une raison : « Les boîtes, c’est mort. Il faudra trouver autre chose. Je suis en phase de reconversion, c’est dommage car la porte en discothèque rapporte plus que les horaires classiques de vigile ».

Lire aussi : Vincent Léglantier : « Les gens n’ont jamais autant bu que pendant le confinement »

Bénéficiant d’aides pour ne pas sombrer, les discothèques ont vu leur accès au volet 2 du fonds de solidarité prolongé jusqu’à la fin de l’année 2020, avec une prise en charge de leurs frais fixes incluant leurs loyers dans la limite de 15 000 euros. De quoi les sauver ? Ce n’est même pas certain. Plusieurs dizaines d’établissements ont déposé le bilan cette année. Sans compter les dégâts pour les patrons et les employés. Le chômage partiel des salariés de la restauration, des bars et discothèques ne comprend évidemment pas les pourboires arrondissant des fins de mois parfois difficiles.

De plus, si la fermeture des établissements de nuit peut se justifier dans un premier temps parce qu’ils sont générateurs de foyers épidémiques localisés, celle des prétendus rayons « non-essentiels » de supermarchés et des petits commerces semble ubuesque. L’État n’a rien trouvé de mieux qu’interdire la vente des produits « non essentiels » dans les supermarchés ouverts, seul moyen de préserver l’équité entre les marchands de jouets indépendants et les FNAC, Carrefour et Leclerc qui en vendent aussi. Une fuite en avant due à cet idéal si français de l’égalité qui désavantage les petits commerçants, les employés de la grande distribution et les consommateurs, au bénéfice d’Amazon et des autres « market places ».

Il est à craindre que les « non essentiels », frappés dans leur chair et humiliés, ne créent une réaction économique en chaîne. Combien vont pouvoir tenir les échéances de leurs crédits personnels ? Combien seront en mesure de payer leurs loyers ? Avec eux, combien de propriétaires impayés vont se retrouver dans l’impossibilité de rembourser leurs prêts ? C’est une France en cessation de paiement durable qui s’annonce si nous n’inversons pas rapidement la tendance. Premiers fermés, les restaurants et les bars seront aussi très certainement les derniers à rouvrir. Les magasins auront un peu plus de chance, ils auront quelques jours pendant les fêtes pour tenter de rattraper le chiffre d’affaires perdu cette année, si les Français ont encore de quoi dépenser.

© Luc Tesson pour L’Incorrect

« On espère pouvoir vendre à Noël. On fait un peu de vente en ligne via notre site, mais les clients sont parfois réticents, surtout pour les jeans et les pantalons qu’il faut essayer. Amazon ne me fait rien car j’ai des modèles premium et des marques difficiles à trouver », confie de son côté le propriétaire de plusieurs boutiques de vêtements. Mieux loti que certains de ses confrères, cet indépendant ne se formalise pas quand Jean Castex se fait Père Fouettard en répondant au père d’un enfant inquiet pour les fêtes : « Dites-lui que nous travaillons dur pour que le père Noël puisse faire ses courses en France en décembre ; si, comme tous ses lutins, nous respectons les gestes-barrières, nous y arriverons ! »

Pragmatiques, les Allemands ont reconfiné sans fermer les petits commerces. Les journaux outre-rhénans critiquent d’ailleurs vertement la France, Die Zeit se gaussant du « bilan catastrophique » français en dépit de mesures autoritaires. C’est bien le mal français : une rigidité bureaucratique parfois exercée avec perversité par ses plus zélés serviteurs. Les maires de France ont sauvé l’honneur. Plus proches du terrain, ils sont les seuls à faire remonter les cris de souffrance de la France « non essentielle ». Ils n’ont pas été entendus. Nous en paierons longtemps le prix.

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