Que pensez-vous du vainqueur de cette édition, Yannick Bestaven ?
Je suis très content de voir Yannick Bestaven vainqueur pour beaucoup de raisons. Tout d’abord, parce que c’est la pugnacité et la ténacité qui sont récompensées. Yannick est un grand navigateur. Il a du talent, de la combativité : il fait du bateau à voile à très haut niveau depuis 25 ans. Il navigué avec tout le monde. Il a gagné la Mini Transat, la Transat Jacques-Vabre. Pour moi, sa victoire est une reconnaissance offerte après beaucoup d’années de bagarre et d’investissement. Il n’était pas très connu du grand public, mais dans le milieu de la course au large il est connu et aimé. C’est un magnifique vainqueur.
Cette édition a-t-elle été à la hauteur des précédentes ?
Il n’y a pas deux éditions pareilles et cela est très caractéristique du Vendée-globe. Déjà, la course a lieu tous les quatre ans comme tous les grands évènements sportifs (la coupe du monde, les jeux olympiques…). En quatre années, la société, la sociologie, les technologies évoluent énormément. Tous change très rapidement en ce laps de temps. De quoi se souvient-on de l’édition de 1989 ? De Titouan Lamazou, lequel a pris une autorité nationale et au-delà. Pour 1992, nous nous souvenons un peu de la victoire d’Alain Gautier, mais plus vraiment du reste. La disparition de quatre bateaux pour 1996. On perd surtout un grand navigateur qu’était le Canadien Gerry Roufs. 2000 ; on se rappelle la victoire de Michel Desjoyeaux. En 2004, c’est la deuxième victoire du bateau PRB. On se souvient de la deuxième victoire de Michel Desjoyeaux en 2008, et en 2012 du vainqueur Gabart, évidemment. Pour 2016, on pense à Armel le Cléac’h. En 2020, nous allons nous souvenir du Covid, et du sauvetage de Kévin Escoffier. Nous nous souviendrons aussi de ces bonifications de temps qui sacrent non pas celui qui passe la ligne d’arrivée en premier, mais celui qui a porté assistance à Kévin. Comme toutes les autres éditions, celle de 2020 est singulière.
Pourquoi avoir choisi la forme d’un dictionnaire pour raconter tant d’années à travailler sur le Vendée Globe ?
Je considère que le Vendée Globe est un parfait reflet de notre vie, de notre société et de notre civilisation. Avec un dictionnaire, je peux aborder de nombreux sujets, dont certains sont indirectement liés la course. Je ne voulais pas faire un discours linéaire sur les choses. Je préfère me demander : où en sommes-nous dans les télécommunications, l’eau douce, la cuisine, dans le rapport à l’écologie…
Cet engouement est explicable par le désir d’aventure et de faire des choses qui nous dépassent par le rêve.
Ou encore, le rapport aux satellites ; dans l’imagerie populaire, un marin navigue avec les étoiles et le soleil. Alors qu’aujourd’hui, un marin navigue avec un GPS principalement. Le dictionnaire est un moyen souple qui permettait de communiquer au lecteur beaucoup de choses différentes, comme s’intéresser un jour au budget, et l’autre à une notion de géopolitique ou de diplomatie. Je ne voulais surtout pas refaire un livre sur les héros. Il y en a trop, ça ne m’intéressait pas. Je voulais écrire un livre sur la course en elle-même.
Votre livre regorge de petites histoires et d’anecdotes. Laquelle vous a le plus marqué ?
Celle qui me vient spontanément à l’esprit concerne un voyage au Bénin. Nous y sommes allés pour imaginer une course intermédiaire entre deux Vendée Globe, qui serait partie des Sables d’Olonne pour arriver au Bénin. Ce voyage m’a marqué par la beauté du Bénin, mais aussi par le décalage entre nos sociétés. En effet, nous pouvons nous permettre de faire des courses de bateau avec des équipes aux budgets de parfois 20 millions d’euros voir plus, alors que le Bénin est caractérisé par son dénuement. Cette disparité entre les deux rend étonnant l’idée de faire une course entre ces deux lieux. Ce voyage était en décalage complet par rapport à la réalité du monde.
Qu’est-ce qui explique cet engouement populaire pour la course au large, un sport si lent, dans une société de l’immédiat ?
La course au large s’est adaptée au besoin de l’immédiat. Les marins ont envoyé beaucoup de vidéos de leur quotidien, sans que le contenu soit intéressant. Les skippers cèdent au diktat de l’immédiateté. La plupart de ces vidéos n’ont aucun d’intérêt. En cela, la course au large a rattrapé des aspects de notre société. Mais on s’identifie à cette course parce qu’elle nous amène plusieurs choses dont avons viscéralement besoin. Elle apporte l’évasion dans nos vies qui sont un peu tristes en ce moment. Elle amène l’envie de visiter notre monde.
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Depuis Vasco de Gama en 1522, on sait que l’on peut faire le tour du monde avec un bateau à voile. Je pense que nous avons tous le désir, à différentes échelles, de visiter le monde. Par procuration, le Vendée-globe offre la possibilité de le faire. Le public s’identifie à des navigatrices ou des navigateurs parce qu’ils sont compétents, ont belle gueule, parlent bien… Grâce à eux, on va pouvoir accomplir une chose que nous ne pouvons faire. Cet engouement est explicable par le désir d’aventure et de faire des choses qui nous dépassent par le rêve. Les 1,5 millions de personnes qui regardent le départ aux Sables d’Olonne sont là pour cela : voir des personnes qui vont faire le tour du monde.
Quelles sont les valeurs qui vous tiennent à cœur et que vous avez voulu passer dans votre ouvrage ?
J’ai voulu montrer les grandes valeurs humaines de ce sport. Par exemple, l’attitude de Charlie Dalin hier. Il a franchi la ligne d’arrivée le premier mais est deuxième à cause des bonifications de temps accordées à Yannik Bestaven : mais il reste parfaitement d’accord avec le principe et ne conteste pas sa place. Vous ne pouvez pas être vainqueur, avoir une équipe qui croit en vous, et faire adhérer un grand nombre de personnes, si vous n’êtes pas en mesure d’avoir une valeur humaine importante. Les rabougris ne peuvent faire cette course.
Ensuite, le monde bouge très vite : les technologies, la sociologie, la morale… Le Vendée Globe est resté sur ses fondamentaux, et il est donc en décalage avec la société. Il n’a pas accepté de voir le monde bouger. Mais je suis outré qu’il n’ait pas adopté certaines valeurs du XXIe siècle, comme par exemple la préoccupation écologique. Par exemple, on passe un mois dans cette course à longer l’Antarctique, qui sert de base d’observation scientifique du climat, et est un des poumons de notre planète dans de nombreux domaines. Mais on ne mentionne jamais l’importance de ce lieu. On ne se soucie pas des troubles écologiques dans un lieu où il y a une grande biodiversité qui alimente notre terre. De surcroît, nous utilisons les mêmes satellites que le GIEC. Nous pourrions nous demander quelles sont les données de ces satellites et qu’en faisons nous. L’exploit sportif n’est pas suffisant !
Propos recueillis par Louis Lecomte et Alexis Collin





