« Les catacombes parisiennes, c’est un truc de touristes », me dit Jules. J’ai pourtant du mal à cacher ma déception lorsqu’il m’annonce que notre petite excursion ne se fera pas, stricto sensu, sous les rues parisiennes, mais un peu plus loin, en banlieue. Jules me balance ça sans morgue ni mépris, juste avec la conscience éclairée de ceux qui savent.
Silhouette gracile mais noueuse, petite moustache de dandy, on a du mal à lui donner un âge ou une profession. D’ailleurs, il est peut-être encore étudiant. Pas évident de se faire une idée. Sur tous les points Jules reste discret, à quelques jours du rendez-vous. Les cataphiles aiment entretenir l’idée d’une vie parallèle. Ce qui se passe sous terre ne relève pas du monde réel, des grossièretés de la surface, des patauderies de l’état civil. Ici, personne ne donne son vrai nom. Parler de son travail, de sa vie à la surface, c’est presque de l’impolitesse. Il y a ce contrat tacite dans les catacombes : oubliez qui vous êtes. Laissez à l’entrée les oripeaux de votre ego clinquant. Dans les catacombes, il y a cette idée qu’on n’est pas totalement soi. Ou alors qu’on peut enfin l’être, justement, en dépit de ses fonctions officielles et la rustrerie administrative.
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C’est peut-être pour cette raison que Jules et sa clique de passionnés ont progressivement abandonné les circuits trop sillonnés des catacombes parisiennes. Trop de curieux, trop de guides qui se prennent pour des gourous à la petite semaine, trop d’amateurs qui ne comprennent rien aux règles et qui se contentent de suivre un parcours balisé entre les attractions mille fois vues : le bunker allemand accessible depuis l’ouverture de Denfert-Rochereau, la fresque inspirée par Böcklin, les vespasiennes de Marie-Antoinette et autres bimbeloteries qui émerveillent les profanes. « Ici, confirme Jules, on est tranquille. Pas de flics, pas de touristes. Nous sommes entre nous. » Ici, c’est quelque part en banlieue. On ne vous dira pas où exactement : les cataphiles conservent jalousement leurs entrées, même entre eux.
Le rappel des Dieux
Nous sommes quelque part sur le pourtour francilien, un peu après 21 heures, sous un ciel bas, vaguement menaçant, qui retombe comme une paupière lasse sur la forêt. C’est une très ancienne forêt, trouée par les avancées de la ville, mais qui reprend ses droits dès qu’elle en a l’occasion. Trouver l’ouverture est déjà un jeu de piste en soi : il faut se faufiler à travers un grillage, épouser les ombres le long des murs d’une luxueuse propriété privée, sortir par un parking qui descend en pente vers un lopin de terre atone. Quelques mètres plus loin, on est enfin à couvert, caché par les bosquets. D’ici, la vue est imprenable sur l’Île-de-France : traînée de cendres électrique et brasillante, gigantesque circuit imprimé qui prend des allures d’interface – avec au loin le phare borgne de la sinistre Tour de l’exposition universelle, surmontée d’un Œil unique qui balaye les alentours et qui voit tout.
« Éteignez vos frontales, ordonne Jules dans un souffle, il y a des patrouilles qui passent souvent juste en bas. » Effectivement la nationale ceinture la forêt, juste à côté, emmitouflée de pénombre. On se fraye un chemin parmi les buissons épineux et les branches qui fouettent le visage, nous laissant passer comme à regret, et nous sommes enfin au point de rendez-vous. C’est un puits d’aération d’environ quatre mètres de haut et de trois mètres de diamètre. Je songe immédiatement aux Puits des Morlocks dans La Machine à voyager dans le temps (qui m’avait terrifié enfant) et aux Friches Mortes donnant accès à l’antre de l’abomination qui se fait passer pour un clown dans le chef d’œuvre de Stephen King, Ça (qui m’avait terrifié adolescent). Trois types sont déjà là, juchés tranquillement au sommet du puits, les jambes ballantes dans le vide. « Salut les journaleux », balance l’un d’entre eux pour faire genre.

Au-delà de cette entrée en matière un peu affectée, la petite troupe de cataphiles se révèle éminemment sympathique. Ils ont à peine la trentaine pour la plupart, et se montrent très vite rassurants avec les boomers que nous sommes – en tout cas à leurs yeux. Il faut dire que la première épreuve se révèle un peu plus difficile que prévu. Une entrée comme ça se mérite. Il s’agira donc de descendre en rappel sur à peu près 30 mètres de profondeur. Dans nos discussions préliminaires, j’avais affirmé avoir déjà pratiqué ce genre de descente… J’avais évidemment menti, parce que ça ne me paraissait pas très compliqué. Mais là, devant le fait accompli, je fais moins le malin. Parmi notre bande de joyeux drilles, j’apprends que l’un d’eux est cordiste de profession. Voilà qui me rassure modérément. Le type est suspendu au-dessus du vide, presque en lévitation, vautré sur son baudrier comme s’il prenait le soleil sur un transat.
Je crains d’être un peu moins à l’aise mais tout le monde se veut rassurant. On me confie un baudrier (« Un spécial touriste ! », me glisse « Matou », short et chemisette, fringué comme s’il partait pour un pique-nique avec les Castors Juniors, et certainement pas pour descendre en rappel dans le Ventre de Morlock). Je me hisse tant bien que mal en haut de la cheminée. Je risque un regard vers le fond, trente mètres sous moi : pas de fumerolles miasmatiques, pas de lueurs verdâtres qui pourraient traduire la présence d’une entité chtonienne, mais tout de même, je suis dans mes petits souliers. « Octos » (le cordiste) m’explique en deux minutes comment gérer le descendeur, comment se tenir dans le baudrier et surtout ce qu’il faut faire pour ne pas se tuer. Ce serait mentir de dire que j’ai descendu ces trente mètres avec fougue et détermination. En réalité, ce fut l’inverse : à mi-chemin la manche de mon sweat-shirt s’est coincée dans la roue crantée du descendeur et je me suis retrouvé bloqué stupidement, suspendu à 25 mètres au-dessus du sol, entre deux cercles de néant qui me regardent avec leurs pupilles rondes et noires comme des flaques d’essence prêtes à s’embraser.
L’Anti-Terre
Pendant quelques secondes qui se sont étirées dangereusement dans le temps, j’ai l’impression d’être passé à travers quelque chose, dans une autre fréquence du monde… et que j’y suis définitivement seul, dans cette fameuse Anti-Terre rêvée par les Pythagoriciens, qui serait le reflet exact de notre Terre de l’autre côté du Soleil, mais vide et brumeuse comme une discothèque de province un soir de janvier. L’Anti-Terre, ce reflet opaque où tous les destins finissent en énigmes, c’est là que se passe Ada ou L’Ardeur – roman auquel je n’ai jamais rien compris mais qui laissa en moi, je m’en rendais compte à l’instant, cette signature indélébile des machins illustres et imbaisables… Peut-être l’inquiétante étrangeté, l’angoisse soudaine de voir son existence résumée à un poids qui oscille sur une corde, et cette possibilité d’un autre monde qui soit exactement le même. Bref.

Pour l’heure, l’inquiétante étrangeté fait le gros dos et je me démène avec ma manche coincée dans le descendeur. En quelques mouvements lestes, mon ami cordiste – qui devient instantanément mon meilleur ami – est arrivé jusqu’à moi. Avec une série de gestes précis, il débloque la situation et je parviens tant bien que mal à poursuivre ma descente – agrippé à la corde comme si ma vie en dépendait – alors qu’en fait non, puisqu’elle n’est là que pour « guider » la descente.
Je suis enfin en bas. La petite troupe de cataphiles a le bon goût de ne pas insister sur le ridicule de la situation qui vient de se produire. Piqué au vif tout de même, je fanfaronne histoire de donner le change : « Dites donc, on se croirait dans la Moria, ici. » Tout le monde a la référence ? Pour les non-tolkienophiles, la Moria, c’est une gigantesque mine plurimillénaire creusée par les Nains, et dans laquelle se déroule une des scènes les plus notables du Seigneur des Anneaux : une poursuite dantesque, sur fond de tambours sauvages et de hurlements de gobelins en chaleur, qui mène au boss final du coin, le terrible Balrog, celui qui est à la fois « le feu et l’ombre ». Mes acolytes ont la réf, forcément. Plus jeunes que moi, ils ont probablement baigné dans l’adaptation de Peter Jackson dès qu’ils furent en âge de voir autre chose que Midi Les Zouzous.

Tout le monde se désharnache, récupère son sac et les précieuses bouteilles de bière qu’il contient. « Cortex », probablement conscient que j’ai transpiré un peu trop pendant ma descente en deux temps, me confie gracieusement sa flasque pleine de calva. Pendant ce temps, Matou furète déjà un peu partout : fidèle à son patronyme, il examine chaque ouverture, chaque entrée, grimpe ici et là sur des espaliers de fortune creusés à même les parois, sautille sur d’anciennes poutrelles métalliques qui culminent parfois à plusieurs mètres. « Tout est en mouvement constant, m’explique-t-il après avoir rebondi près de moi et en devançant mes questions. Il y a constamment des ouvertures qui sont faites, des salles qui sont creusées. Il y en a même certains qui descendent des blocs de marbre entiers pour tailler des bars, des chaises, pour se faire des salles à leur image. – Ils sont tailleurs de pierre, dans la vraie vie ? demandais-je candidement. – Même pas. Ils improvisent. On apprend un peu tout sur le tas, ici. »
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La hauteur est impressionnante. Certaines galeries sont surmontées de voûtes sur croisées d’ogives, de véritables cathédrales romanes creusées à même la pierre. On respire mieux qu’à la surface, comme si l’air était naturellement filtré par les différentes couches de sédiments calcaires. Le silence est total, à part quelques ruissellements qui se font écho et qui nous donnent une idée de l’espace. Ici et là, on surprend des « signatures » : traces de passage de cataphiles-constructeurs qui paraphent l’ouverture ou l’excavation d’une salle, quelque part entre l’apostille et le sceau kabbalistique. Parfois, on tombe sur un « tract » : une simple feuille cartonnée qui semble être l’étape d’un jeu de piste dont on ne saura pas grand-chose. Les cataphiles aiment jouer, visiblement, et ces immenses carrières de craie sont un terrain de jeu presque infini, puisqu’il s’étend, me dit-on, sur plusieurs dizaines de kilomètres sous terre.

Notre première rencontre, ce sont d’ailleurs de jeunes gens qui s’entraînent à la canne de combat, dans de grands éclats de rire. Renseignement pris, on apprendra qu’ils se rendent ici une fois par semaine, pour s’adonner à leur sport antique, loin des regards. « Eux, on les connaît bien, confirmera Jules, ils s’entraînent toujours au même endroit. Parfois on les retrouve après leur entraînement pour partager quelques verres. » Nous poursuivons notre retour. Tout ici est d’une propreté déconcertante, bien que parfois nos frontales éclairent fugacement quelques bouteilles vides et poussiéreuses… mais on est loin des égouts de Las Vegas avec leur population de déshérités accrocs au Fentanyl… Pour autant, est-ce qu’on peut croiser des marginaux, des types un peu inquiétants ? « Des marginaux, pas vraiment. C’est déjà arrivé qu’on croise des gens dont on sait qu’ils remontent rarement à la surface, voire jamais, répond Jules après avoir réfléchi sérieusement à ma question. Des gens qui ont élu domicile sous terre, par choix ou pour fuir certaines choses probablement irréparables… mais c’est très rare. La plupart des gens ici sont parfaitement intégrés à la surface. Ici, ça nous permet de respirer, tout simplement. »
Un peu plus loin, ce ne sont pas des hurlements de gobelins que le vent frais des terres basses charrie jusqu’à nous, mais des chants elfiques cristallins. Chants votifs d’hommes et de femmes qui se font plus précis à mesure que nous marchons. Le visage de Jules s’éclaircit : « On en a souvent entendu parler, c’est la première fois qu’on les entend… Venez ! » Guidés par la proximité grandissante des voix, nous hésitons quelques minutes, empruntons plusieurs chemins… avant de tomber sur un puits étincelant, haut de 50 mètres environ. Une centaine de niches ont été creusées dans les parois et dans chacune brille une bougie. Au centre se tiennent nos choristes : trois jeunes femmes et deux hommes, assis devant une table de pierre, nous regardent arriver avec un mélange d’amusement et de concentration. On sent qu’ici, personne ne se craint mais personne ne veut déranger personne. C’est le royaume du silence et d’une forme de politesse presque désuète, qui n’a plus cours depuis longtemps à la surface du monde.

Le chœur souterrain se présente : ils font partie de l’Ensemble de la Clé de Voûte. Ils ont peu ou prou la même activité à la surface, mais ils en parleront peu. On ne saura dans quelle paroisse ils officient. S’ils descendent jusqu’ici chaque semaine, c’est que l’acoustique y est parfaite, et c’est aussi et sûrement pour retrouver le frisson des premiers chrétiens dans les catacombes de Rome. À ma demande, le chœur entame un Laudate Dominum qui me fait frissonner – forcément il me rappelle mon baptême pas si lointain, et je me dis que cette catabase, au milieu de ces jeunes Français au front ceint de lumière, pourrait bien résonner comme une sorte de seconde naissance… Après avoir joint nos voix plus ou moins assurées à leur chœur cristallin, nous rompons le pain et partageons un sifflard, dans la pure tradition des catacombes. Jules et son compère Anton entament alors un numéro qui leur est cher : une récitation à deux voix du merveilleux Oceano Nox, marine nocturne qui clôt Les Rayons et Les Ombres. Décidément, il reste ici quelques beaux morceaux de France, à condition de savoir où regarder.
Loin des batailles
Nous repartons le cœur et les gosiers réchauffés. Matou, grisé par le vin, s’en prend à la fameuse Inspection générale des carrières. Une menace sourde pour toutes ces communautés qui vivent dans la crainte que leurs précieuses carrières soient comblées, remplies par les terres de remblai, suite aux ordonnances des municipalités avoisinantes qui ne savent pas bien quoi faire de cet incroyable patrimoine, et qui préfèrent le noyer sous des tonnes de déchets, de peur qu’il ne s’effondre et emporte avec lui les jolies résidences pavillonnaires qui se sont installé juste au-dessus du vide, tout au long des années 70… C’est une drôle de sensation, d’imaginer au-dessus de nous ces maisons bourgeoises, avec leurs jardinets bien alignés et leurs palissades fraîchement repeintes, qui sont littéralement perchées sur du vide – ici on appelle ça des « cloches de fontis », soit de véritables cratères coniques formés en surface par l’effondrement soudain du terrain.
« Regarde, me dit Matou avec un air écœuré, en triturant une sorte de mousse polyuréthane intégrée à une paroi. Ils ont essayé de renforcer les piliers avec cette saloperie. Et puis ils ont abandonné. C’est vraiment n’importe quoi. » Et de fait, qui mieux que les cataphiles peut savoir ce qui est bon ici-bas ? Nous repartons un peu avant l’aube. La température a baissé, à la joyeuse ivresse a succédé une saine concentration. La lune a disparu depuis longtemps derrière une dentelle de nuages noirs qui protègent notre fuite dans les rues de la ville. Nous nous quittons très simplement, avec la certitude de mon côté qu’il faudra se revoir, pour comprendre un peu mieux ce qui habite ces cœurs. Une étrange foi roborative, jamais intellectualisée à outrance, presque immanente. Comme une évidence : lorsque la France semble s’être évanouie, cherchons-la ailleurs à tout prix – en ses plis, en ses tunnels. C’est là que son cœur bat encore.





