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Pierre Guerci : Métaphysique de la merde

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Publié le

10 février 2021

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Le jeune et sémillant Pierre Guerci entre en littérature par la grande porte et débute son œuvre par un très beau roman consacré à la « fin de vie ». Entretien.
Guerci

Pour résumer Ici-bas en quelques mots, je dirais que c’est un admirable traité métaphysique de la merde. Qu’en pensez-vous ?

Oh là, c’est faire beaucoup d’honneur aux méditations désespérées du narrateur, lequel accomplit seulement, en tentant d’élever la défécation paternelle à la dignité d’un problème métaphysique, la fonction primordiale de l’intellect humain : se raconter des histoires pour supporter la trivialité de l’existence. Sans grand succès d’ailleurs, car ce qui le sort de son marasme est moins de l’ordre du mythe que du miracle… Plus généralement, m’intéressait ce qui reste d’un homme quand il n’en reste rien, autrement dit quand il n’est plus qu’un de ces cas de conscience sur lequel la casuistique contemporaine se casse les dents faute de pouvoir dépasser l’antinomie entre, d’un côté, une compassion sans fond et sans repère, lieu moral de compétition immorale, et de l’autre les raisons froides du calcul utilitaire qui ne traite jamais que de « surplus social » et ignore toute espèce d’inquantifiable. Dans cette optique, je voulais montrer la décrépitude de nos vieux un peu à la manière de Tchékhov, au coin du feu, lentement mais sans s’arrêter, en baissant légèrement la voix – et avec cette idée centrale que le sublime et le terrestre, au fond, c’est tout un.

Vous abordez franchement la problématique excrémentielle et cette question : peut-on continuer d’aimer et respecter son père quand on le torche chaque jour ?

Notre nez est un juge implacable ; bête comme ses deux trous, mais implacable. Ce qu’il approuve nous envoûte, ce qu’il réprouve nous donne des envies de meurtre ; il se fiche de ce que professe notre conscience, la Justice, la Démocratie, l’Égalité – poil au nez. Tant que la misère continuera de sentir, nous continuerons à changer de wagon quand nous la croisons dans le métro, c’est ainsi… Soit dit en passant, cette suprématie morale du nez permettra peut-être un jour d’éviter qu’après la libération du téton, on en vienne à la libération du trou de balle… Bref, aimer est encore et toujours un combat, et d’abord un combat contre les caprices de nos sens émancipés.

Tout évanescente qu’elle soit, leur relation en vient à se tendre, car il n’est aucun sacerdoce facile ; même au bord du précipice, l’habitude impose ses droits, suscite l’ennui, réveille la vanité et l’orgueil

Pour le respect, c’est une autre affaire. Les presque soixante ans du père à la naissance du narrateur l’ont toujours auréolé du mystère d’une vie déjà faite ; mais la maladie le rendant à l’enfance, cette auréole se ternit plus vite qu’aucune nostalgie de l’inconnu ne pourrait la revernir. Le fils y substitue donc une autre, la dernière qui soit compatible avec son état, l’auréole du mourant réconcilié. Le réel s’en accommode assez mal : tout évanescente qu’elle soit, leur relation en vient à se tendre, car il n’est aucun sacerdoce facile ; même au bord du précipice, l’habitude impose ses droits, suscite l’ennui, réveille la vanité et l’orgueil.

Le narrateur finit par se demander s’il ne le fait pas exprès, de chier au moment où il est avec lui, pour le forcer à le changer. Mise à l’épreuve ? Perversité ?

Je ne sais pas. Disons que chacun fait avec les moyens dont il dispose, et les siens sont limités par un handicap de parole qui leur interdit de vider proprement leurs querelles. Du reste, en précédant son fils dans la mort, en y allant vaillamment, en vrai pionnier malgré son déambulateur et ses couches-culottes, il continue à être – essentiellement – un père.

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« Il y a un miracle spécifique à la merde : elle reste en toutes circonstances, en dépit même de sa répétition minutée, un événement au sens propre ». Votre roman aborde sans doute l’un des rares sujets qu’on tâche d’éviter aujourd’hui. Chaque jour paraissent des romans dans lesquels l’auteur s’ausculte le nombril, et leur somme en dit moins sur l’être humain que ce seul roman. Est-ce ce que notre époque, qui hait la littérature, a perdu : parler de l’essence de l’homme ?

Le narrateur se scrute beaucoup lui aussi, bien qu’il sache que c’est le meilleur moyen de rater l’essentiel. L’encombrement intérieur, la crainte permanente d’être dupe qui décuple cet encombrement, sont une malédiction à laquelle il est d’autant plus difficile d’échapper qu’ausculter son auscultation narcissique a toutes les chances de la redoubler. Les moments où il parvient le mieux à se déprendre de lui-même sont ceux où il regarde assez longtemps, assez statiquement, son père pour se laisser émerveiller par lui – et à travers lui, par la merde et la mort, le visible et l’invisible, non pas « déconstruits » comme le voudrait notre habitus sociologisant, mais nous frappant soudain dans leur mystérieuse évidence.

Quant aux livres d’aujourd’hui, peut-être qu’ils ont davantage tendance à dire quelque chose de notre époque plutôt que d’en parler, la difficulté particulière de celle-ci tenant à son éclatement sur des dimensions si diverses qu’on ne peut l’embrasser du regard sans la perdre de vue en même temps. Le moins qu’on puisse dire, c’est qu’il est devenu particulièrement ardu de nommer les choses avec justesse et de se placer à la distance adéquate, à califourchon sur la triple frontière du réel, du possible et du passé.

Rassurons les lecteurs, le roman ne parle pas que de merde, il raconte les derniers mois de la vie d’un homme par la bouche de son dernier fils, seul d’une fratrie un peu éclatée à accepter de se retrousser les manches pour se frotter au père. Qu’est-ce qui explique que le reste de la famille s’en détourne pudiquement ?

C’est une de ces familles « recomposées », donc décomposées, entre les deux moitiés de laquelle le père, n’ayant jamais divorcé, est resté quelque chose comme une passerelle, un totem. Chaque fratrie, l’ayant voulu pour elle seule à l’époque où il tenait debout, en rejette la responsabilité sur l’autre maintenant qu’il s’effondre, chacune aveugle au fait que, si elle n’a pu se l’approprier entièrement, elle n’en a pas non plus été entièrement dépossédée.

C’est d’ailleurs par scrupule d’amour que le narrateur donne à la merde du mourant, au déchet du déchet, la dimension métaphysique que vous avez soulignée

Le frère de plein sang du narrateur, médecin urgentiste partisan d’une pitié virile, souhaite pour son père qu’il meure rapidement ; leur demi-sœur, cheminant avec de gros pieds plats sur la voie néantesque du développement personnel, se félicite d’être en paix avec elle-même et espère qu’il en va de même pour lui. À leurs yeux, il n’est déjà plus qu’un déchet ; seuls le narrateur et sa mère refusent cette dégradation ontologique et revendiquent le tragique absolu de sa disparition annoncée, de toute la force de leur amour de fils et d’amante, ultimes antidotes au délaissement. C’est d’ailleurs par scrupule d’amour que le narrateur donne à la merde du mourant, au déchet du déchet, la dimension métaphysique que vous avez soulignée.

Qu’est-ce qui vous a poussé à écrire sur un tel sujet ?

Mon propre père est mort des suites de cette « atrophie multisystématisée » (la barbarie savante renommant la bonne vieille vieillesse pour rassurer ceux qui ne peuvent admettre qu’elle débouche sur la mort quoi qu’on y fasse) et j’ai suivi de près toutes les étapes de sa décrépitude. La raison consciente qui m’a décidé à écrire ce livre – sinon expiatoire, cynique, à la guise des bonnes langues – est que l’évènement m’a semblé refléter, plus péniblement qu’aucun autre, les singularités de notre époque au miroir de l’universel humain.

DU TRIVIAL AU SUBLIME

Pour le père du narrateur d’Ici-bas, il n’y a guère d’évènement plus important que de savoir comme ça va. Ce chirurgien à la retraite, qui a su mener une grande carrière et deux familles de front, a perdu l’usage courant de la parole et sa vie s’écoule devant la télévision et à la chaise percée. Merde à tous les étages. Quelle valeur a la vie, quand le plus grand danger qui la guette est la constipation ? Personne ne veut torcher le vieux, tous seraient d’avis de hâter sa « fin de vie ». Le dernier fils de son deuxième lit, qui raconte l’histoire, prend seul le problème à bras-le-corps. Et c’est dans cette épreuve qu’il trouve son père. Enfin, le jeune homme a son père pour lui, les vautours ne reviendront que pour se partager l’héritage, une fois le corps refroidi. Une fois le corps définitivement vidé. Dans un premier roman très maîtrisé et magnifiquement écrit, Pierre Guerci impose la sensibilité contre toutes les raisons possibles. Un père dont le seul problème est de chier reste un père. Et le fils qui accepte de s’en occuper le seul sans doute à n’avoir plus d’héritage matériel à réclamer.

Ici-bas de Pierre Guerci
Gallimard, 200 p., 18 €

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