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Pierre Robin : Une enfance moderniste

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Publié le

15 février 2021

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Auteur récent de L’Esthétique Contre-Cool, essai illustré contre la coolitude et ses ravages en milieux urbain et culturel, Pierre Robin nous propose un regard sur l’actualité via ses souvenirs, préjugés et obsessions. Envers et contre-cool !
concorde

Un jour, j’ai lu une interview d’un groupe de musique jeune que j’aimais bien, Kraftwerk, parangon pop de futurisme. Ils expliquaient, en gros, qu’ils n’étaient inspirés, eux qui chantaient la radioactivité de Pierre et Marie Curie, la TSF de grand-papa et le Trans-Europ-Express du Marché commun, que par la vieille modernité des années 30 à 60. Parce que « la modernité était plus moderne avant », disaient-ils à peu près.

De Gaulle & Spirou

Eh bien, j’ai le même sentiment pour avoir grandi au temps de de Gaulle et de Spirou. Si ce numéro de L’Incorrect s’intéresse au grand déclassement culturel et économique français du troisième millénaire, je peux invoquer, par contraste, l’atmosphère techno-optimiste de mon enfance française. Avec plein de souvenirs et de références flamboyantes et si modernes. D’abord, en janvier 1962, l’arrivée télévisée du paquebot France dans le port de New-York, commentée lyriquement comme il se doit par Léon Zitrone, incontournable journaliste de cour de l’ORTF. C’était, 20 ans après le naufrage sans gloire, dans le même port yankee, de son grand frère Normandie, comme un exorcisme tricolore.

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Et puis dans les airs, dans les derniers temps du règne du Général, en mars 69, tous les vrais Français levèrent les yeux pour regarder le vol inaugural du Concorde, dont les prototypes avaient émergé des hangars de Toulouse en décembre 1967. Mais l’espace aérien sacré était défendu, dans le même temps, par les élégants chasseurs Mirage III C, E et R et le bombardier Mirage IV, tous construits par Marcel Dassault à l’aube des soixante glorieuses. Et ces appareils à robe d’acier brillant furent les héros de la populaire série télévisée Les Chevaliers du ciel diffusée de l’automne 67 au printemps 70, et déjà presque anachroniquement patriotique en ces débuts de déconstruction 68tarde.

Très grand tourisme

Il y avait également de quoi être fier d’être français dans les rues et sur les routes. J’avais un oncle assez bien placé chez Citroën qui conduisait les créations de la firme aux chevrons en quasi-avant-première. Ah, la DS21 Pallas or métallisé, merveilleux requin urbain (présenté au Salon de 1969) ! Je ne savais pas ce qu’était l!« injection électronique » tant vantée mais c’était un gage rassurant de super-modernité. Très moderne aussi, mais plus « sympa », plus raccord avec l’atmosphère hippie chic de l’an 68, fut la Méhari. J’ai été, juste après mai 68, grâce à l’oncle pré-cité, un des premiers enfants à me balader dans cette jeep pour civils bohèmes, cette 2 CV pour branchés cools. Hélas, je n’ai jamais pu monter dans l’autre grande réussite – esthétique et technologique, sinon commerciale – de Citroën : le coupé SM apparu en 1970, sportive très grand tourisme à motorisation Maserati et avec cette verrière frontale à six phares qui lui donnait vraiment une belle gueule futuriste.

La gendarmerie en enrôla quelques-unes en leur donnant une robe bleu de France. J’ai aussi des souvenirs, dans le genre sportif ultra-moderne et frimeur, de la Matra 530, petit coupé pour play-boys en version Dutronc (la voiture était d’ailleurs parrainée par « Salut les copains »), qui tirait son nom d’un missile air-air produit par la société éponyme. Elle en jetait en version jaune poussin. Dans l’excellent thriller pop Le Pacha de Georges Lautner (1968), le massif et tradi commissaire Josse/Jean Gabin a bien du mal à s’insérer dans une 530 conduite par un jeune subordonné « à la page ».

Oui, Kraftwerk avait raison, la modernité avait quelque chose de plus il y a un demi-siècle, en tout cas de plus pimpant

Quoi d’autre ? La Défense, en tout cas le palais du CNIT en forme de grande vague de béton, première implantation moderne sur le site, célébrée à l’envi par la télévision et la philatélie – les deux portes d’accès au monde d’un enfant Ve République. Le centre de télécommunication par satellite de Pleumeur-Bodou avec son radôme comme une gigantesque balle de tennis (ou le ballon menaçant de la série Le Prisonnier), inauguré par de Gaulle fin 62 et qui mit la France à l’heure de la mondovision. Ha, nous allions oublier l’aérotrain Bertin, sa robe blanche rehaussée de rouge, son coussin d’air et son turbo-réacteur, qui ne roula – jusqu’à 422 km/h pour le prototype 2 en janvier 69 – que sur son monorail de béton expérimental perdu dans un coin de la Beauce, et qui donc ne relia jamais comme prévu la ville nouvelle de Cergy à La Défense – les deux grands pôles urbanistiques modernistes de ces années-là. On peut dire que cette locomotive de type nouveau, le CNIT et le radôme faisaient entrer la France dans le monde merveilleux de Spirou et Fantasio : amusant que tout ça ait été voulu ou poursuivi par un chef d’État assez conservateur de style et de formation…

Oui, Kraftwerk avait raison, la modernité avait quelque chose de plus il y a un demi-siècle, en tout cas de plus pimpant. L’enfant que j’étais, et qui vivait dans une France encore provinciale et grise, s’en était vaguement aperçu. Aujourd’hui le polype de verre asymétrique de la Fondation Vuitton et les Autolib électriques perpétuent un certain modernisme, mais assez moche. Et puis la France de l’an 2021, ça n’est vraiment plus, rayon optimisme futuriste, comme une bd de Spirou…  

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