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Traité de la vie élégante : La femme qui préférait les (bien) blanches

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Publié le

2 mars 2021

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Le traité de la vie élégante de février, par Frédéric Rouvillois.

Tandis qu’E., rêveur, contemplait pieusement les religieuses qui se bousculaient derrière la vitrine entre les éclairs, les meringues et les babas, une dame au visage pointu profita de ses hésitations gourmandes pour lui griller la politesse. Elle se planta devant la caisse, où la petite boulangère la salua avec tous les honneurs dus à son rang : « Bonjour Madame Redor ! Comment allez-vous ce matin ? Vos névralgies vous ont pas trop empêché de dormir ? Ce sera comme d’habitude, une bien blanche, c’est ça ?

– Bonjour Jocelyne, une très blanche même, si possible. Mais on dirait que votre patron s’est endormi sur son four cette nuit, tout à l’air grillé… Montrez-moi les tradis… Bof. Les baguettes ? Ah non, c’est encore pire, on dirait du pain noir. Et le sans gluten ?

Zo’, qui attendait sur le trottoir et commençait à trouver le temps long, avait fini par rentrer à son tour, et elle interrogea E. au moyen d’une de ces petites grimaces mutines dont elle avait le secret.

– La dame ici présente ne supporte le pain que lorsqu’il est à peine cuit, chuchota E. en levant les yeux au ciel. On essaie donc de voir si quelque chose pourrait convenir à l’excessive délicatesse de son palais.

Damned , encore une de ces suprématistes blanches ! Une sectatrice de l’apartheid boulanger ! Vous avez vu le regard assassin qu’elle lance aux croûtes bronzées ? Et aux miches quasiment brunes ! Elle ne sait pas ce qu’elle risque, à ce petit jeu-là !

– Vous parlez d’or, ma chère Zo’. Et en premier lieu, le risque de sembler un peu puérile. J’ai lu quelque part qu’autrefois, en France, les adultes, à table, ne consommaient que la croûte du pain, la partie noble en somme, dorée, goûteuse et croustillante, mais laissaient la mie, la partie blanchâtre et insipide, sur le bord de l’assiette – quitte à l’utiliser, expliquait la baronne Staffe, pour essuyer un couvert qu’ils auraient malencontreusement laissé tomber au sol. À l’époque, la mie, au même titre que les bonbons ou les sucettes, était réservée aux enfants, qui adoraient la manger ou en faire des boulettes contre lesquelles les manuels de savoir-vivre multipliaient d’ailleurs les mises en garde.

Lire aussi : Traité de la vie élégante : Gibier de pitance

– Vous pensez qu’en souvenir de son enfance lointaine, la suprématiste désire sculpter de petites figurines à partir de ses baguettes bien blanches ?

 – Improbable : vous l’avez entendue à l’instant, faute de pain convenable, elle s’est rabattue sur le produit qui, à l’issue de ses patientes recherches, lui a semblé le moins cuit de toute la boulangerie… un croissant aux amandes.

– Oui, ça n’est pas terrible pour faire des boulettes convenables.

– Plus sérieusement, cette obsession de la « baguette bien blanche » traduirait selon certains anthropologues une tendance de fond, ce qu’ils appellent « la culture du mou », qui conduirait de plus en plus de consommateurs à rejeter les aliments « durs », jugés austères, archaïques et masculins, pour privilégier les nourritures molles, perçues comme modernes et ludiques : l’exemple type étant ces ignobles pains de mie industriels vendus sous plastique amputés de leur croûte, où les dents s’enfoncent sans rencontrer la moindre résistance et où les papilles peinent à discerner une saveur quelconque, sinon celle d’une éponge légèrement humide.

– Ah ! Claude Lévi-Strauss ! La baguette, le cru et le cuit !  J’adore cette contrepèterie ! Ceci dit, trêve de plaisanteries, j’en ai entendu parler. Cette « culture du mou » nous vient tout droit des États-Unis, comme tout ce qui est « soft quelque chose », et je trouve qu’elle symbolise assez bien la philosophie profonde de notre société contemporaine. Vous devriez demander à vos amis de L’Incorrect  d’y consacrer un dossier, un de ces jours.

– Elle la symbolise, mais à un détail près, tout de même : alors que notre société à nous est obsédée par l’hygiène, la santé et le culte du corps, le fait est que le mou n’est pas très sain, et pour revenir à notre point de départ, il est évident que la baguette « bien blanche » est bien plus indigeste que celle à qui l’on a laissé le temps de bronzer. À ce propos, vous savez que Himmler, le Reichsführer SS , non content d’être un monstre sanguinaire, un type franchement antipathique et un fameux cinglé, était fréquemment sujet aux maux d’estomac ? Ayant déduit de sa propre pathologie que le pain ordinaire était dangereux pour la digestion, il décida, en 1942, d’interdire à l’ensemble des SS de consommer du pain qui ne soit pas grillé.

– En tout cas, je suis étonnée d’apprendre que, contrairement à la dame devant nous et malgré ce que je croyais savoir, le grand patron des SS n’aimait pas les blanches…

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