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Traité de la vie élégante : Gibier de pitance

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Publié le

1 février 2021

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Le traité de la vie élégante de janvier, par Frédéric Rouvillois.
sanglier

« Je vous avais promis une surprise, eh bien la voici, vous m’en direz des nouvelles ! », déclara Chantal d’une voix de stentor femelle en déposant sur la nappe, entre deux bouteilles de bourgogne, un plat de faïence crème rempli à ras-bord d’une sauce épaisse et sombre où de généreux pavés de viande se prélassaient langoureusement.

Profitant de l’absence de la maîtresse de maison, qui avait filé à la cuisine rejoindre son mari Lucien pour les ultimes préparatifs, Mathilde, très en verve, lança les débats.

– Surprise ? Divine surprise, oui ! Et au pluriel, encore ! Non seulement notre chère Chantal nous fait l’honneur très inhabituel de nous inviter à dîner, mais elle nous sert ce qui de toute évidence est du gibier ! Du gibier, elle qui ne jurait naguère que par saint Végan, sainte Greta de Thunberg et Sainte Cécile des Flots ! Et qui plus est, du gibier servi dans ce qui a tout l’air d’être une sauce périgueux, le chef-d’œuvre des maîtres-queux du XIXe siècle, avec sa couleur marron foncé et ses parfums de truffe et du cacao !

Du gibier, elle qui ne jurait naguère que par saint Végan, sainte Greta de Thunberg et Sainte Cécile des Flots !

– C’est vrai que je n’en reviens pas, concéda E. en flairant le vin capiteux qui dansait dans son verre. Du gibier chez Chantal, c’est… c’est la contre-révolution culturelle ! Le retour au Moyen Âge, et moins si affinités ! L’obscurantisme dans notre assiette ! Les heures et les viandes les plus sombres de notre histoire ! Attendez, j’ai dans ma poche mon livre de chevet, le dernier Olivier Maulin, La Fête est finie, où j’ai corné une page… Ah, voilà : « Bernadette avait préparé l’épaule du chevreuil en civet, marinée dans le sang, le vin blanc, le vinaigre et le kirsch. Elle y avait passé sa journée » – vous appréciez la petite pique au passage, on n’est pas vraiment dans la théorie du genre – « les saveurs explosaient dans un équilibre magique… un pinot noir là-dessus… le paradis hic et nunc ! »

– Bravo Maulin ! applaudit Zo’. Le gibier, c’est l’anti-hamburger, le non fast-food, la nourriture des seigneurs, des rois et des dieux ! C’est le point de jonction physique et mystique entre la vie et la mort !

– Et tu oublies la poésie ! renchérit Laurent, que Zo’ ne laissait pas non plus indifférent. Ne le répétez surtout pas à Arthur de Watrigant qui va me traiter de petite nature, mais je chiale à chaque fois que je revois, dans Le Festin de Babette, la scène où le général danois en grand uniforme s’émerveille qu’on lui serve, dans ce misérable village de pêcheurs du Jutland, des « cailles en sarcophage » aussi sublimes que celles qu’il mangeait jadis dans le meilleur restaurant de Paris… Inexplicable miracle qu’il déguste les yeux clos, sans un mot, pour ne rien perdre des arômes sacrés…

– Elles ont dû quitter leur sarcophage, mais c’est vrai que d’ici, ça ressemble plus à des cailles, ou peut-être à des pigeons ou à des perdreaux, qu’à du chevreuil, vous ne trouvez pas ?

– À moins que ça ne soit des râbles de lièvre cuisinés à la royale, reprit Laurent. Comme ceux que Babinski, le prince des gourmets des années 1900, savourait dans un état d’extase, la serviette nouée autour du cou, tutoyant les anges et se moquant bien, dans ces instants de grâce, des chuchotements goguenards de ses voisines !

Lire aussi : Traité de la vie élégante : Le Vous fait de la résistance

– En tout cas, vu ce qu’on peut apercevoir de la forme et de la couleur de la viande à travers la sauce, il est certain que ce n’est pas du sanglier, hélas ! Je suppose que c’est mon côté Gauloise réfractaire et amateur de sensations fortes, poursuivit Mathilde en retroussant son charmant petit museau, mais je crois que je me damnerais pour un bon ragoût de sanglier !

– C’est drôle, vous avez noté comment, parlant de gibier, nous débordons aussitôt sur le divin ? susurra Zo’, aussi ravie de son intuition anthropologique que du Vosne-Romanée qu’elle buvait avec vénération.

– Chantal a un peu connu François Mitterrand dans sa folle jeunesse, il faudra lui demander si c’est parce qu’il croyait aux forces de l’esprit que le président dégustait les ortolans comme un grand prêtre, la tête couverte d’un linceul… Du reste, elle arrive, nous allons enfin savoir quel gibier nous allons honorer.

Débarrassée de son tablier, la maîtresse de maison lança un sourire à la cantonade en désignant le plat qui fumait au centre de la table : « Vous allez goûter ma surprise, les amis, c’est ma nouvelle spécialité : le tofu à la sauce au chocolat ! »  

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