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Les critiques littéraires de mars 1/2

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Publié le

23 mars 2021

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Les critiques littéraires du mois de mars par Bernard Quiriny, Jérôme Malbert, Romaric Sangars et Alain Leroy. Partie 1/2.

DISCRIMINATION POSITIVE

Friday black de Nana Kwame Adjei-Brenyah, Albin Michel, 272 p. — 21,90 €

Le premier recueil de nouvelles de Nana Kwame Adjei-Brenyah nous arrive couvert de références prestigieuses : prix multiples, sélection de l’auteur parmi les jeunes écrivains américains les plus prometteurs, etc., jusqu’aux éloges appuyés de Colson Whitehead, reproduits sur la couverture de l’édition française. La curiosité est donc grande, et la douche, tiède. Sans être ratées, ces nouvelles dystopiques ou satiriques recourent à des ficelles voyantes et traitent des thèmes attendus – le capitalisme, le racisme ordinaire, l’Amérique qui va mal. La première donne le ton : un Noir en quête d’un job actualise sans cesse son « degré de noirceur », autrement dit la perception défavorable de sa personne par autrui ; pendant ce temps, l’assassin blanc de gamins noirs fanfaronne au tribunal… Ce n’est pas tellement plus fin dans « L’Ère », nouvelle de SF spectaculaire mais balourde, ni dans « Friday Black », critique à gros sabots du consumérisme, trop courte pour inspirer plus qu’un intérêt poli. Jérôme Malbert

CRAVAN CLUB

Arthur Cravan, la Terreur des fauves de Rémy Ricordeau, L’Échappée, 236 p. — 18 €

L’auteur de ces lignes empiète sur les plates-bandes du sieur Lacarelle, cravanologue (cravanolâtre ?) émérite, pour signaler aux cravanophiles (cravanomaniaques ?) l’Arthur Cravan, la terreur des fauves que publie le cinéaste Rémy Ricordeau. Ce volume rouge vif, assorti d’une postface d’Annie Le Brun, n’est pas une biographie ni un essai mais un ensemble documentaire annoté et illustré, contenant 1° une revue d’articles sur Cravan parus de 1913 à 1917, et 2° des lettres amoureuses de Cravan à Sophie Treadwell et Mina Loy. Les lettres intéresseront les spécialistes du poète-boxeur, les articles intéresseront tout le monde. Cette recension dans Le Radical d’une conférence donnée à l’été 1914, par exemple : « En manière de prélude, M. Arthur Cravan donna six coups de revolver sur son public. Excellent moyen, comme on pense, de forcer l’attention d’auditeurs enclins, peut-être, aux conversations particulières ». Malheureusement, ça ne marche pas dans les réunions sur Zoom. Foutue époque. Bernard Quiriny

GÉNÉALOGIE BAROQUE

En cherchant Parvulesco de Christophe Bourseiller, La Table Ronde, 128 p. — 14 €

Christophe Bourseiller, acteur, animateur et auteur fasciné par les marges, nous offre un livre léger et piquant qui éclaire un peu son propre mystère. Au prétexte d’évoquer deux figures antithétiques, Jean-Luc Godard et Jean Parvulesco, le second étant cité dans À bout de souffle du premier, Bourseiller navigue entre ses souvenirs guidé par des associations libres ou des coïncidences, nous livrant ainsi une étrange géographie intérieure. Enfant de la balle, filleul de Godard, cinéaste célébrissime et maoïste, intrigué par Parvulesco, écrivain mineur mais culte dans la lignée de la droite psychédélique à la Pauwels, Bourseiller se souvient de l’enfant qu’il fut, bavard et fanfaron ; du jeune homme célèbre ; du traqueur de bizarreries qu’il devint. Figures, destinées, anecdotes s’entremêlent avec fluidité au sein de cette méditation insolite. Romaric Sangars

UN NOUVEAU SHINING

Tu aurais dû t’en aller de Daniel Kehlmann, Actes Sud, 96 p. — 10 €

Devant un tel titre et à la lecture de la première page au style décousu, minimaliste, nous pourrions, nous aussi, nous dire que nous ferions mieux de nous en aller. Nous manquerions pourtant un beau moment d’inquiétude et de belles révérences faites aux classiques du genre de la fantaisie noire. On pense évidemment à Lovecraft, mais surtout au Shining de Kubrick (ouvertement évoqué) plus qu’au livre dont il est issu. Ici, un scénariste peu inspiré emmène sa famille dans les montagnes allemandes au coeur de l’hiver. Routes dangereuses, villageois louches et incongruités géométriques sont de la partie. C’est à travers le carnet intime du narrateur que nous découvrons, mêlées à l’avancement d’un scénario laborieux, les tensions croissantes du couple et la multiplication de faits étranges. Sans artifices outranciers, maniant l’ellipse avec justesse, l’auteur s’approprie habilement les codes de la narration d’épouvante – l’air de rien. Ce petit roman aussi angoissant qu’ingénieux vaut le détour. Alain Leroy

EN ALTITUDE

Toucher le ciel de Bernard Bonnelle, Arthaud, 230 p. — 19 €

À gauche, Henry de Ségogne, bonne famille, haut fonctionnaire, figure de l’alpinisme. À droite, Saint Exupéry, bonne famille mais sans le sou, aviateur passionné. Ils se connaissent, s’écrivent, s’estiment, se brouillent. Les deux ont une histoire avec les hauteurs : pour Henry, elles sont un défi, pour Antoine, un obstacle, surtout la chaîne des Pyrénées, sur la ligne Toulouse-Casablanca qu’il effectue dans son Bréguet 14. Bernard Bonnelle raconte la vie de ces héros dans un récit écrit comme un roman, sans donner trop la vedette à l’aviateur. Autant que leurs trajectoires dissemblables – Saint Exupéry se morfond sur ses aspirations contrariées, Ségogne vit en bourgeois et mène la parfaite carrière d’un grand commis de l’État – c’est une époque qu’il décrit, et un milieu. Puisant à des sources variées, le livre est rempli d’anecdotes et de péripéties épiques, des expéditions de Ségogne dans l’Himalaya aux vols de Saint Exupéry sur l’Afrique. « Le voyage s’est bien passé, écrit-il à sa mère après sa première liaison Toulouse-Dakar, à part une panne et l’avion écrasé dans le désert ». Entre les deux hommes, on croise l’autre camarade de Saint Exupéry, Léon Werth, dédicataire du Petit Prince. « Entre Henry et Werth, il n’y avait jamais eu beaucoup d’affinités. Pour Werth, Henry n’était qu’un enfant gâté ; mais Antoine aimait les enfants, même gâtés ». Un beau récit d’histoire littéraire, dans le style si élégant du romancier Bernard Bonnelle. Bernard Quirigny

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