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La flaque est-elle de droite ?

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Publié le

31 mars 2021

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Que la flaque soit celle du chemin forestier, celle où l’on marche pieds nus, celle du béton sec ou du trottoir défoncé, nous sommes en mesure de nous demander: au fond, la flaque est-elle de droite ?
flaque

Aujourd’hui je chanterai la flaque. Celle qui s’étale avec abondance quand l’orage est si fort qu’il encombre les égouts comme celle, discrète, qui achève de s’évaporer au soleil dans un chemin forestier. Celle sur laquelle on passe rapidement en voiture, faisant gicler l’eau avec force, celle au bord de laquelle on s’arrête longuement pour y voir le ciel s’y refléter, miroir parfait ou ondulant. Celle dans laquelle on vient de mettre la chaussure et qu’on maudit amèrement, jusque chez soi, un pied trempé et l’autre au sec, celle dans laquelle on marche avec assurance et même un fort sentiment de revanche car ce jour-là on a des bottes : cette flaque-là paiera pour toutes les autres et on l’humilie en la traversant d’un pas éclaboussant, tout juste si on ne force pas le pied à frétiller un peu pour que l’eau jaillisse davantage et que la flaque s’assèche, grand étang devenu mare.

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Je chanterai les flaques qui nous paraissaient immenses et dans lesquelles nous jetions des brindilles (et les poussions du doigt), celles qu’on essayait d’élargir en creusant leurs bords avec le talon, celles dans lesquelles nous sautions, pour le plaisir de maîtriser un bout minuscule de l’univers; et surtout celles où nous sautions, enfin libérés par un « Allez, vas-y » souriant parce que petits et bottés, et si heureux d’une presque bêtise autorisée que toutes les flaques successives étaient comme un royaume liquide sur lequel nous étendions notre empire insouciant et éphémère.

Je chanterai même la flaque surprenante dans laquelle on marche pieds nus, chez soi, et qui nous signale, joyeux matin ! que la cuvette fuit, ou le lave-vaisselle, ou la baignoire du voisin, qu’on assèche à grand renfort de torchons et qu’on écope avec la pelle à poussière; je chanterai aussi la flaque mystérieuse, seule au milieu d’un océan de béton sec, au tréfonds d’un parking, immobile et sombre, minuscule fenêtre recouvrant on ne sait quel abîme, et la flaque douloureuse stagnant au pied d’un mur humide et souillé qui révèle que la nature a patiemment forcé tous les murs – et que ceux qui entretiennent le bâtiment ne sont pas pressés.

La flaque accueille les petits et considère les grands. Reflétant le ciel, discrète, utile, bénigne et tenace si rien n’est entrepris, la flaque est de droite

La flaque révèle le nid-de-poule, le trou, l’accident, la dépression. C’est une divinité secondaire, et même franchement mineure, qui existe virtuellement et secrètement la plupart du temps puis se révèle, signe indiscutable que le trottoir est défoncé, de même la chaussée, le mur, poreux, la pente, mal établie, le plan, convexe. Son apparition est une invitation : va-t-on réparer ou laissera-t-on le temps et l’indifférence faire leur œuvre ? Disparue la flaque, disparu le problème. La flaque est une adresse muette puis un muet reproche adressé à la puissance : il est bon que les enfants profitent de l’aubaine mais les gens sages devraient réparer les trottoirs. La flaque accueille les petits et considère les grands. Reflétant le ciel, discrète, utile, bénigne et tenace si rien n’est entrepris, la flaque est de droite.

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