Elle avait l’air de considérer que nous partagions cet espace. Je suis partisan du partage raisonné de l’espace : je laisse les scutigères proliférer parce qu’ils sont censés éliminer les punaises et je laisse les lézards se chauffer en paix sur les dalles, même les gros, d’un vert tendre et éclatant. Mais cette souris tranquille et impudente m’évoquait des tablettes de chocolat dévorées et souillées, des pièges inutiles, bref un ensemble désagréable de tracasseries domestiques. Je me levai, elle partit. Surrexi, reliquit. Illusoire victoire. Elle se dissimulait dans la souillarde ou avait retrouvé son nid dans l’armoire aux provisions, qu’il allait encore falloir nettoyer.
Elle n’était pas la première, elle ne serait pas la dernière. La souris existe partout en France. Une carte de l’Inventaire national du patrimoine naturel en témoigne : la France est uniformément verte comme un lézard (« présence certaine » ; la mer, entre la Provence et la Corse, est beige : « absence probable ou certaine »). Une autre carte montre qu’elle est attestée dans les Pyrénées, à Lourdes, depuis le paléolithique supérieur.
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L’Inventaire précise aussi que « l’espèce est aujourd’hui cosmopolite et commensale de l’homme » : c’est l’adjectif « commensal » qui m’a empêché de porter un jugement définitif sur le rongeur. J’ai bien compris que cosmopolite signifiait en fait « répandue d’un bout à l’autre de la terre » ; et commensal me disait que nous mangions à la même table. Il y avait là l’idée d’un pacte établi de longue date. Un animal commensal profite de moi sans me porter préjudice, m’expliquait le dictionnaire. Les tablettes de chocolat finissaient par ne plus rien peser dans la balance. Cette souris unique, surprise au milieu d’un salon qu’elle croyait vide et qu’elle explorait discrètement, ne réclamait aucun empire, n’annonçait aucune spoliation. Elle se promenait dans un chez-elle qui n’est pas exactement mon chez-nous. Son chez-elle en est une réduction, une version amoindrie, aplatie, circonstanciée, localisée. Elle a fait son trou, elle s’y tient et ne prétend pas envahir toute la maison.
En fait, si on la trouve anywhere, partout elle tient à être somewhere. Elle avait sans doute mangé notre chocolat mais aussi dévoré des escargots qui n’avaient donc pas ravagé le potager. Je finissais par la trouver médiévale, cette souris. Furetante mais pas vagabonde. Fidèle et indépendante à la fois. Attachée à ses libertés mais respectant les miennes, pourvu que je sache fixer des limites et sois vigilant. Vaquant à ses occupations sans troubler mes affaires, comme un paysan soucieux de ses blés pendant qu’on découvrait l’Amérique. Me rappelant au passage que nous n’avions pas besoin de tant de chocolat, que cette surabondance méritait bien le partage. Discrète, enracinée, volontaire et paisible, la souris m’est apparue de droite.





