Le public se moque de l’art contemporain. Non pas qu’il prenne encore la peine d’en rire : il ne le voit plus, tout simplement. Il est vrai que la farce s’éternise. Elle ne mobilise plus guère aujourd’hui qu’une camarilla de milliardaires infantiles, d’ « artistes » aux prétentions burlesques, et de quelques hauts fonctionnaires du ministère de la Culture distingués pour leur exceptionnelle veulerie. Pourtant, la place qu’occupe l’art contemporain dans notre société semble inexpugnable, au point que ses plus vigoureux détracteurs, tel Jean Clair, que Benjamin Olivennes reconnaît comme son maître, se sont lassés de ferrailler avec ses gardiens. L’art contemporain s’impose désormais comme un monde en soi, c’est-à-dire à la fois comme « système, idéologie et horizon d’attente ». Bien sûr, y évoluent quelques artistes, mais par accident, et comme malgré lui.
Déconstruire les avant-gardes
La force de ce petit livre tient paradoxalement à ce que son auteur se refuse à la polémique. Il n’en est pas moins radical, si radicalité signifie examen critique des racines mêmes de son objet d’étude. L’idéologie de l’art contemporain y est méthodiquement déconstruite, chacun de ses présupposés poliment discutés. Olivennes récuse la philosophie des avant-gardes, simple application selon lui du mythe du progrès à l’art, et souhaite « faire droit au point de vue classique ».
Cet ouvrage est d’utilité publique. Il réconciliera avec le monde de l’art l’homme de la rue dont les puissances coalisées de « l’État culturel », des médias et du marché ont inhibé l’aspiration innée à la beauté
Il en revient donc à Aristote, dont il reprend la théorie de la mimésis, cette tendance innée chez l’homme à l’imitation, qui est à la fois aspiration à la beauté, au plaisir, mais aussi goût pour la connaissance et la vérité. Olivennes parie donc sur l’existence d’une nature humaine irréductible à toutes les lois de l’histoire : « La narration, la mélodie, la figuration, la versification, et avec elles l’admiration, et peut-être surtout la beauté, sont des besoins de l’âme humaine et ne disparaîtront jamais ». À la conception téléologique qui sous-tend l’histoire de l’art officielle, il oppose une histoire organique, « en constellation », de l’art du XXe siècle.
Les maudits du XXè siècle
C’est la seconde grande qualité de ce livre que d’esquisser une autre histoire de l’art du siècle passé et de proposer à notre admiration quelques artistes ostracisés de leur vivant pour avoir persévéré dans leur amour de la figuration : Sam Szafran, Avigdor Arikha, Jacques Truphémus, Raymond Mason, bien d’autres. Olivennes nous l’assure : « C’est notre époque qui est celle des artistes maudits, bien plus que ne l’était celle de Van Gogh ou des impressionnistes ». Il se place donc à rebours du catéchisme avant-gardiste asséné depuis plus de cinquante ans et réhabilite même – coup de maître ! – la notion d’école nationale en art, évidence jadis communément admise devenue inintelligible pour l’opinion désormais convaincue, elle aussi, qu’ « il y a pas d’art français mais de l’art en France ».
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Hélas trop court, cet ouvrage est d’utilité publique. Il réconciliera avec le monde de l’art l’homme de la rue dont les puissances coalisées de « l’État culturel », des médias et du marché ont inhibé l’aspiration innée à la beauté. Celui-ci découvrira que l’art n’est pas, comme le pensait Hegel, « une chose du passé », et, de nouveau, sera disposé à admirer « cet étrange mélange de fraternité humaine et de distance infinie » que seules les grandes œuvres, qu’elles soient contemporaines ou non, savent nous offrir.

Grasset,164 p., 16€





