Pour quelles raisons votre parti politique, le Fidesz, a-t-il décidé de quitter le PPE ?
C’est un problème de longue date et nous sommes finalement arrivés à cette conclusion. Le Fidesz est l’un des membres fondateurs de l’aile conservatrice du PPE, mais malheureusement nous considérons que le PPE a oublié ses principes. Les tensions entre le Fidesz et le PPE datent de quelques années, mais il y a surtout eu cette suspension individuelle des droits en mars 2019 qui a été votée contre nous.
Pour notre part, nous avons toujours affirmé que le problème n’était pas entre le Fidesz et le PPE, mais au sein même du PPE : ils ont commis l’erreur de courir pour devenir le plus libéral d’Europe. Engagés dans une stratégie électorale de court terme, ils ont modifié leur discours et se sont comportés comme des libéraux, renonçant à la défense de nos valeurs fondamentales que sont les racines judéo-chrétiennes, l’État-nation fort et la lutte contre l’immigration. Le PPE doit être beaucoup plus clair sur la direction qu’il propose aux Européens : le conflit entre le PPE et le Fidesz a mis en lumière ces gros problèmes, et la tension étant devenue trop forte, nous avons choisi de partir. Désormais, nous sommes libres et prêts à ouvrir une nouvelle ère en défendant ce que nous pensons être les valeurs fondamentales des conservateurs.
Les membres du PPE ont modifié leur discours et se sont comportés comme des libéraux, renonçant à la défense de nos valeurs fondamentales que sont les racines judéo-chrétiennes, l’État-nation fort et la lutte contre l’immigration
Un problème se pose cependant au PPE : s’il veut toujours suivre la stratégie de la gauche, il finira par perdre tous ses électeurs. C’est une erreur stratégique fondamentale. S’il ne soutient pas les peuples et n’aligne pas ses politiques sur les souhaits de ses électeurs, ils le quitteront tout simplement. Le PPE ne leur ayant pas donné de réponses, on voit comme il a décliné déjà en Espagne, en Italie ou en France.
Vous avez présenté les points importants de la présidence hongroise du Conseil de l’Europe. Quels sont-ils ?
J’ai rencontré le 31 mars la secrétaire générale du Conseil de l’Europe, Marija Pejcinovic Buric, et j’ai présenté la feuille de route de la présidence hongroise au Conseil de l’Europe. (Notons en passant que ce n’est pas moi, ministre de la Justice, qui coordonne la présidence hongroise, mais le ministre des Affaires étrangères, Péter Szijjártó). Le Conseil de l’Europe est un organe qui traite de nombreuses questions juridiques, et nous le présiderons pour un semestre, du 21 mai au 17 novembre. Nous avons identifié cinq domaines prioritaires : le dialogue sur le renseignement, l’intelligence artificielle, la protection de l’environnement, la protection de la jeunesse et la protection des minorités ethniques. Ce dernier point a toujours été une priorité dans l’agenda hongrois en raison de certains événements historiques tragiques : beaucoup de minorités magyares vivent encore hors de Hongrie et nous en sommes responsables. Le Conseil de l’Europe est le lieu adéquat pour dialoguer avec les pays qui pourraient avoir des problèmes avec les droits des minorités.
La Hongrie est sévèrement touchée par le variant anglais du Covid-19. Le choix de diversifier vos approvisionnements en vaccin procède-t-il d’un doute sur l’efficacité de la stratégie médicale de la Commission européenne ?
Je présenterais les choses différemment : quand vous êtes chef du gouvernement et responsable de la vie de votre nation, vous coopérez bien évidemment d’abord à l’échelle européenne pour obtenir des vaccins. Mais « Hungary first » : pour le gouvernement, la question primordiale est de vacciner sa population. Nous avons donc cherché dans le monde entier et acheté des doses auprès du plus grand nombre de sources possibles. Dans tous les cas, les autorités sanitaires hongroises – dans lesquelles nous avons grande confiance – réalisent des analyses avant d’autoriser des vaccins provenant du dehors de l’UE. Depuis le début, cette politique répond à un instinct très naturel : notre Premier ministre a une grande capacité à mesurer les enjeux, à aborder chaque situation sous tous les angles et à ne pas suivre le courant dominant s’il le faut. Cette décision n’est pas fondée sur la méfiance, mais plutôt sur la volonté d’exploiter toutes les alternatives, car personne ne sait ce qui peut arriver dans l’avenir. Comme nous l’avons vu, certains vaccins commandés dans le cadre de la coopération européenne n’ont pas été livrés à temps. D’où cette chance d’avoir différents vaccins.
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À l’heure actuelle, après Malte, nous sommes les seconds en matière de taux de vaccination avec plus de 29% de la population [ayant reçu une première dose, Ndlr]. Nous accélérons encore. Bien entendu, la vaccination est volontaire. Nous menons donc une campagne pour inciter les gens à s’inscrire, afin de nous libérer le plus rapidement possible. Comme nous avons déjà vacciné 3 millions de personnes – nous sommes un pays de 10 millions –, nous pouvons parler d’une éventuelle réouverture. Nous espérons atteindre fin avril les 4 millions de personnes vaccinées.
Les grands réseaux sociaux censurent de nombreux comptes conservateurs en Europe. Comment nos nations peuvent-elles réagir sur un plan juridique face à cette censure naissante ?
J’ai rencontré votre commissaire Thierry Breton il y a quelque temps à Budapest, et j’ai été heureuse de discuter avec lui de ces questions. Il nous a demandé ce qu’il a aussi demandé aux Français, c’est-à-dire que si nous avions une idée de réglementation nationale pour les géants de la technologie, il fallait attendre la mise en place d’un dispositif européen sur le sujet. Il y a un vrai souci de liberté d’expression et donc une remise en cause de l’une de nos valeurs fondamentales. L’État de droit dysfonctionne en ligne, et l’on pourrait croire que les géants de la technologie contrôlent en partie nos vies. En Hongrie, j’ai créé le « Comité de la liberté numérique » l’année dernière, et nous avons avec diverses autorités et associations de consommateurs rédigé un livre blanc pour cerner le problème et réfléchir à une proposition de loi. Mais ensuite la Commission est entrée en jeu avec sa propre loi sur les services numériques, proposant des solutions intéressantes : par exemple, avoir un agent ou un représentant dans chaque État membre pour les géants de la technologie afin que chaque citoyen dispose d’un contact s’il n’est pas satisfait des décisions de modération du contenu.
La désinformation à notre sujet est très répandue. Que faire ? Nous devons prendre le problème à bras-le-corps et répondre avec des faits et des arguments juridiques
J’espère vivement que ce règlement sera bientôt adopté et que nous pourrons ensuite mettre en œuvre une législation nationale. Sur ces questions, votre commissaire a raison de dire qu’il n’y a pas de solution pour un seul pays. Ces géants ont des activités transfrontalières et sont guidés par les bénéfices : un marché de 10 millions de personnes n’est pas aussi important pour eux qu’un marché de 500 millions. Voilà pourquoi une approche commune est importante. Il faut aussi agir sur les questions de cybercriminalité : on a vu ce qui s’est passé en France avec l’enseignant tué à cause de l’agitation lancée contre lui sur internet.
La Hongrie abrite la principale communauté juive d’Europe centrale et orientale : le nouvel antisémitisme qui est apparu notamment en France du fait de l’immigration massive vous inquiète-t-il ? Comment pourrait-on mieux protéger les communautés juives d’Europe face aux islamistes radicaux ?
Nous sommes très engagés dans la lutte contre l’antisémitisme, et nous rappelons souvent qu’il existe en effet un nouveau type d’antisémitisme clairement lié à l’immigration et principalement présent en Europe occidentale, d’où des événements tragiques nous sont souvent rapportés. Nous devons d’abord éduquer les jeunes et préserver la mémoire de ce qui s’est passé il y a un demi-siècle : aussi, nous avons mis à l’ordre du jour des réunions du Conseil européen ce nouvel antisémitisme auquel, pour être honnête, de nombreux États membres vont devoir faire face. Nous pourrons partager les bonnes pratiques. Nous sommes également en contact avec de nombreuses organisations juives à Budapest et en Hongrie, car le gouvernement hongrois est un grand promoteur de la culture juive. Non seulement d’un point de vue financier, mais aussi d’un point de vue culturel et politique, nous faisons de notre mieux pour éliminer tout antisémitisme. Nous obtenons des résultats : les incidents sont très peu nombreux, et la culture juive est florissante à Budapest. Nous avons, je pense, la plus grande synagogue d’Europe, et les citoyens juifs sont en sécurité dans notre pays.
Comment comptez-vous lutter face à la désinformation dont semble victime la Hongrie en matière de respect des libertés fondamentales ?
C’est une question très importante. La désinformation à notre sujet est très répandue. Que faire ? Nous devons prendre le problème à bras-le-corps et répondre avec des faits et des arguments juridiques. Nous avons déjà réussi à prouver que cela n’avait rien à voir avec l’État de droit : c’est une bataille politique. L’article 7 du traité sur l’UE est une chasse aux sorcières politique : la procédure a été mise en œuvre au Parlement par la majorité libérale, non pas par des avocats assis à une table. C’est donc ainsi que nous devons nous comporter dans ce débat. Je serai toujours prête à fournir des arguments juridiques contre toute forme de désinformation. Ici, la clef est la liberté d’expression et aussi la liberté des médias. Les voix qui partagent les mêmes valeurs que nos politiques – défense de la famille, lutte contre l’immigration, États membres forts – ont le droit d’être entendues. En Hongrie, contrairement à d’autres pays occidentaux, nous avons un réel pluralisme dans l’opinion publique. Si vous allez dans un kiosque à Budapest pour acheter un journal, vous verrez un bel étalage des diverses familles idéologiques. C’est une réussite : auparavant, beaucoup pensaient que la norme était que s’étalent 99% d’opinions libérales ou de gauche. Aujourd’hui, ils subissent une « désillusion d’optique », parce que des investisseurs conservateurs ont lancé des journaux ou de médias pour promouvoir d’autres points de vue sur et dans la société.
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Par ailleurs, les réseaux sociaux comme Facebook et Twitter ont un rôle important à jouer dans la diffusion d’opinions différentes, car je constate que les médias libéraux et de gauche sont très dominants, en particulier en Europe occidentale. Encore une fois, nous ne devons pas être timides : ce n’est pas une faute d’être conservateur aujourd’hui, ce n’est pas un péché de penser différemment du courant dominant quand il s’agit de ces questions très importantes. Bien sûr, il faut le faire dans le respect mutuel des idées. Par exemple, je ne reproche pas à la France d’accueillir beaucoup de migrants parce qu’elle conçoit différemment les défis du marché du travail. De la même manière, nous attendons des autres qu’ils ne nous critiquent pas parce que nous ne voulons pas recevoir autant de migrants. Nous avons nos propres politiques de démographie et considérons l’immigration comme une pression culturelle exercée sur l’identité de notre propre pays. Sur quelques grandes politiques en Europe, nous ne pouvons pas faire de compromis. Ce dont nous avons besoin, c’est de tolérance et de patience les uns envers les autres. Aussi, il est essentiel de comprendre nos histoires respectives, car être un pays des Carpates signifie avoir une expérience historique complètement différente, notamment sur les questions migratoires. Je comprends parfaitement pourquoi les pays occidentaux, ayant conquis le monde et été le centre de grands empires, ont une approche complètement différente de la migration.
Le respect mutuel est nécessaire pour relever ce défi. Nous sommes heureux, par exemple, qu’alors que nous étions critiqués en 2015 pour avoir construit une clôture et protégé les frontières européennes, la protection des frontières soit devenue l’un des principaux éléments de la politique migratoire de l’UE. Nous sommes également heureux de voir que la prise en compte de la dimension extérieure de l’immigration devient de plus en plus importante. Il faut s’attaquer à la racine du phénomène, donc aux problèmes sur place et investir pour le développement des pays d’origine de l’immigration, afin que les gens ne soient plus forcés de partir et puissent rester dans leur patrie. La Hongrie est très engagée sur ces politiques de développement, et nous espérons que le nouveau projet migratoire aille dans ce sens.
Propos recueillis par Jérôme Besnard et Rémi Carlu





