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La Super League mort-née : la victoire d’une certaine idée du football ?

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Publié le

21 avril 2021

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Le projet de Super League européenne n’aura duré que deux jours. Quand bien même certains d’entre vous n’aimeraient pas le ballon rond, il faut se réjouir de cette victoire d’un football fondé sur la permanence historico-culturelle – ou ce qu’il en reste – plutôt que sur le tout-divertissement.
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C’était un secret de Polichinelle dans le monde du football. Dès 2009 dans le Guardian, Arsène Wenger, alors entraîneur d’Arsenal, prédisait l’avènement d’une Super League : « Peut-être que dans 10 ans, vous aurez une League européenne. L’argent qui viendra de la Ligue des champions ne sera pas suffisant pour certains clubs ». La prédiction s’est avérée exacte : sous la houlette de Florentino Perez, président du Real Madrid, et d’Andrea Agnelli, président de la Juventus de Turin, douze des plus grands clubs européens se sont coalisés pour faire sécession et former une nouvelle compétition européenne fermée.

Vieille d’une bonne décennie, l’idée de Super League n’aura pourtant survécu matériellement que 48h. Ce mercredi, patatra : les deux hommes susmentionnés, respectivement faits président et vice-président de la Super League, ont annoncé la suspension du projet suite à la défection d’une majorité des clubs. La traînée de poudre s’est embrasée outre-Manche, où le football a une importance difficilement concevable pour un Français : ce mercredi soir, alors que leur équipe devait jouer, les supporters de Chelsea ont bloqué l’accès au stade, pancartes en main. « Supporters, pas consommateurs », « L’ultime trahison », « Le football nous appartient ». Si l’on ne connaît les tractations en coulisse, cette heure et demie de manifestation sera la goutte d’eau qui fait déborder le vase. Les dirigeants annoncent leur retrait du projet, puis tous les clubs anglais leur emboîtent le pas, et enfin la presque-totalité des membres du projet.

Lire aussi : Jérémy Bouhy : « Il n’y a aucune chance que cette Super League voie le jour »

La Super League est déshabillée : restant « persuadée que le football actuel a besoin d’un changement » et que le « système qui ne fonctionne plus », elle annonce par communiqué qu’elle va « reconsidérer les étapes appropriées et remodeler le projet, en gardant toujours à l’esprit d’offrir aux supporters la meilleure expérience possible ».

La Super League, ou l’instinct de survie des gros

Sans être fausse, la présentation faite grossièrement de la Super League, à savoir celle d’un coup marketing visant à s’en mettre davantage encore dans les poches, est à nuancer car elle tait la raison véritable : les grands clubs sont en situation d’urgence. Comme l’indiquait l’agent de club Jérémy Bouhy dans nos colonnes, ce coup de poker était avant tout une gigantesque « opération de sauvetage » économico-financière, la crise du Covid-19 ayant accéléré ce qui devait inévitablement arriver, à savoir l’explosion « des deux grandes bulles spéculatives qu’étaient les droits télévisés et le prix des joueurs ». Le football moderne fonctionne sur le surinvestissement, dont les dirigeants espèrent que l’inflation du prix des joueurs – donc de leur portefeuille d’actifs – et des droits TV – par la globalisation du marché – permettront de d’amortir. La crise a coupé court à cette spirale inflationniste, mettant les dirigeants devant le fait accompli : ils trônent sur une montagne de dettes.

Une interview accordée au journal l’Équipe du président du Real Madrid Florentino Pérez allait exactement dans ce sens : « Nous ne sommes pas contre le football, nous voulons le sauver. Si on ne fait rien, en 2024, on sera tous morts. L’équation, aujourd’hui, c’est réformer ou mourir et le président de l’UEFA préfère mourir. » Et d’ajouter : « La pandémie est en train de tous nous ruiner. En faisant cette proposition, notre objectif est de sauver le football. »

Quand bien même la Super League avait peu de chance d’advenir, elle permettait aux mastodontes du football de poursuivre publiquement leur antique rapport de force avec l’UEFA, afin d’obtenir une part plus importante des revenus qu’ils génèrent majoritairement

Quand bien même la Super League avait peu de chance d’advenir, elle permettait aux mastodontes du football de poursuivre publiquement leur antique rapport de force avec l’UEFA, afin d’obtenir une part plus importante des revenus qu’ils génèrent majoritairement. Depuis la présidence Platini, la Ligue des champions s’ouvre à un nombre accru d’équipes, et l’annonce prochaine d’une réforme (passage de 34 à 36 équipes) leur fait craindre un durcissement de cette logique, dont il considère qu’elle divise les parts de gâteau et empêche son grossissement par la baisse de niveau. L’annonce était un coup de poker des super-riches qui, si elle leur a fait entrevoir les dollars – engagement de JP Morgan, 3,5 milliards en paiement unique, explosion des titres en bourse – s’est vite retournée sous la pression populaire.

Foot-spectacle et rationalisation du sportif

C’est que la société de 2021 n’est pas la plus adéquate pour l’économie du football. De peur d’être dépassés par Netflix et les jeux vidéo, le monde du sport en général doit redoubler d’initiatives pour rester en contact avec la trame de fond de notre époque : le triomphe du divertissement et de ses deux vecteurs, l’action et le suspens. Or, si le basket offre presque systématiquement un final haletant – la NBA propose désormais de ne visionner que les fins de matchs, ayant déjà entériné le fait que les trente premières minutes étaient trop barbantes pour la jeunesse –, le football reste en proie à un problème qui lui est intrinsèque, à savoir la possibilité d’un match ennuyeux et peu offensif, se soldant par un 0-0. Ne taisent pareil constat ni Andrea Agnelli – « Les jeunes de 16 à 24 ans s’intéressent de moins en moins au football » –, ni Florentino Perez – « Si les jeunes disent que les matchs de football sont trop longs, c’est peut-être parce que ce match n’est pas trop intéressant ou peut-être que nous devons raccourcir la durée des matchs ». Une étude de l’Association européenne des clubs (ECA) est à cet égard sans ambiguïtés sur le désintérêt grandissant des très jeunes pour le ballon rond : seuls 28?% des 16-24 ans se disaient fans de football (contre 38% pour l’ensemble des classes d’âge) et 40?% n’avaient aucun intérêt dans ce sport (contre 28%).

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Dès lors, le modèle d’une Super League s’imposerait pour une double raison. D’abord parce qu’elle permettrait d’offrir, pensent-ils, un spectacle renouvelé et permanent en faisant s’affronter les meilleurs joueurs du monde chaque semaine. La figure du dribbleur et l’idéal du beau jeu y sont jugés fondamentaux, car assurant un minimum de divertissement au-delà des buts. Ensuite parce qu’une ligue fermée est un environnement propice aux investissements ambitieux, du fait même que leur place est garanti. « Le football n’est plus un jeu mais un secteur industriel et il a besoin de stabilité » disait encore Florentino Perez. Leur position doit être incontestable, pour encourager les prises de risque en les coupant de toute conséquence néfaste. C’est la même raison qui a poussé la Ligue 1 à réduire le nombre d’équipes reléguées chaque année, plus largement le processus de rationalisation en l’œuvre dans le monde du ballon rond, dont la VAR est le dernier exemple en date. Il faut chasser la contingence et neutraliser le risque pour que l’environnement soit le plus propice aux investissements conséquents et par là permette de conquérir le jeune public.

Quand la foule revendique son droit à la permanence

Les événements de ces dernières 48h ont pourtant rappelé à Perez et Agnelli que, quoiqu’ils en pensent, le football reste bel et bien un jeu. Outre qu’ils ont buté sur une stratégie de communication catastrophique – annonce un dimanche soir en forme de coup d’État savamment organisé par de riches conjurés complotant contre les petits, le tout en pleine crise sanitaire –, ils sont tombés sur une réalité beaucoup plus fondamentale et essentielle : le football est partie intégrante du patrimoine culturel occidental, et l’on ne peut envisager de le modifier en profondeur sans s’attirer les foudres de ses amoureux. Cette fronde doit être comprise, car il ne s’agissait pas de déposséder les gens du football à proprement, mais bien plutôt de consacrer un certain type de football sur les cendres d’un autre.

Ces quelques dirigeants doivent leur discrédit public – le président de Manchester United a d’ailleurs annoncé sa démission – au modèle de football qu’ils ont voulu porter : le football-industrie du divertissement qui s’essaye à concurrencer Disney et Netflix, et qui s’objective publiquement par le merchandising et les highlights. Eux-mêmes ne l’avaient sûrement pas prévu, mais les réactions ont été de ce point de vue unanimes, qu’elles viennent des supporters ou des journalistes, des joueurs ou des entraîneurs : aucun n’a consenti à brader les systèmes actuels et leur construction historique, la solidarité des grands avec les petits et la possibilité pour ces petits de se faire grands, la conscience nationale d’appartenir à une même aventure commune.

Si cette séquence est porteuse d’un enseignement politique, il s’agit en définitive d’une affirmation populaire du droit à la permanence historique, culturelle et populaire contre une logique économiciste et globale écrite à l’avance et à laquelle l’on serait sommé d’obéir

Si cette séquence est porteuse d’un enseignement politique, il s’agit en définitive d’une affirmation populaire du droit à la permanence historique, culturelle et populaire contre une logique économiciste et globale écrite à l’avance et à laquelle l’on serait sommé d’obéir. La fronde nous est venue d’Angleterre parce que le football y joue un rôle social fondamental, chaque club étant, bien plus qu’une équipe, une communauté identitaire qui se perpétue par les souvenirs partagés et les pratiques ritualisées. Rappelant ouvertement les origines ouvrières du ballon rond, la fronde puisée au romantisme, rappelant le simple droit d’une communauté de geste à se poursuivre, et témoignait d’un amour véritable du football, non par en tant que divertissement rationalisé et hébétant, mais bien plutôt comme rite culturel et instance de socialisation, qui se complaît tout à fait de l’humilité, de l’imperfection, de la désorganisation, car là n’est pas l’enjeu. Les pancartes étaient à ce titre éloquentes, réclamant le droit d’assister à un 0-0 dans le froid et sous la pluie un mardi au fin fond du pays. À la manière du Brexit – Boris Johnson avait d’ailleurs menacé de « placer une bombe législative » sous les clubs séditieux – il était un cri contre la dépossession soulignée par Arsène Wenger : « Je dois dire que le plus grand des paradoxes dans tout ça vient des clubs anglais. L’Angleterre a voté pour le Brexit pour contrôler sa propre destinée. Elle a la ligue la plus puissante au monde. En signant [pour la Super League], ils détruisent la Premier League. Incroyable ! » Les Anglais ne se sont pas laissés faire.

Certes, l’Angleterre est un cas à part et cette grille de lecture ne peut pas comme telle être étendu partout. Cet échec par la grogne populaire de la Super League n’en reste pas moins un moment important, qui pourrait être charnière dans l’histoire du football moderne. Les bulles économiques ont explosé, et le putsch des gros pour se conserver a avorté. Au nom même de l’historique et du culturel, une dynamique marchande vieille de trente ans vient d’être mise à mal. Reste à voir si le modèle sera stabilisé en l’état voire infléchi sur un mode décroissant, ou trouvera moyen de repartir.

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