Pourquoi n’arrive-t-on pas à prendre le foot au sérieux en France ?
A t-on envie de le prendre au sérieux ? Est-ce un élément culturel ? Est-ce qu’il y a des habitudes et une histoire ? Pas plus tard qu’hier, on m’a envoyé toutes les discussions préalables à l’achat par Media Pro de la Ligue 1. J’ai d’abord été choqué, je me suis dit : « Zut, et si on m’avait envoyé ça il y a deux mois alors que je n’avais pas encore fini le livre… » Puis plus je lisais et plus je me disais que ça n’aurait pas été un scoop énorme parce que ce rapport contient exactement ce qu’on en devine sans avoir participé aux réunions. Le manque d’identité et de passion du football français s’y révèlent à visage découvert. Jaume Roures, le patron du groupe Media Pro, dit lui-même, alors qu’il est prêt à mettre un milliard dessus : « Il y a un manque d’identité de la Ligue 1, quand je regarde la Ligue 1 je ne sais pas si je regarde la ligue 1 ou le championnat belge. » Quelle violence !
Tout le monde constate qu’il y a un ancrage culturel très faible au niveau des clubs parce qu’à partir du moment où on a autant d’investisseurs avec des origines aussi variées, on ne développe pas de culture de club
J’ai été présenté au conseil d’administration de la Ligue où siègent les présidents et les directeurs généraux, tous les membres de la famille du football. Tous ceux qui disent sans arrêt que j’exagère et que je vais trop loin n’en menaient pas large mot au moment d’empaqueter le produit et d’essayer de le valoriser, à tel point qu’ils ont été estomaqué de voir que quelqu’un a quand même mis un milliard dessus. C’est un peu le paradoxe : tout le monde constate qu’il y a un ancrage culturel très faible au niveau des clubs parce qu’à partir du moment où on a autant d’investisseurs avec des origines aussi variées, on ne développe pas de culture de club. Les gens adorent le foot dans notre pays, mais ils vont regarder les championnats anglais, italiens ou espagnols. Ça n’existe pas ailleurs. Il y a même eu une émission culte de la TV, L’Équipe du dimanche, qui valorisait les championnats étrangers. On a pris historiquement le parti de dire que notre produit ne vaut pas grand-chose et de regarder ce qui se fait ailleurs. Finalement, on n’a jamais vraiment travaillé au développement de la Ligue 1.
Est-ce un manque de travail ou est-ce consubstantiel à ce qu’est notre société par rapport aux autres pays ? Je vais prendre un exemple : vous écrivez un long passage sur l’Espagne et la manière dont le foot a servi en 2008 de locomotive à toute une société pour se remettre en marche. En France, quand on a une crise économique, on ne fait pas la révolution du foot, on fait la révolution tout court. Donc n’est-ce pas consubstantiel à notre mentalité que de ne pas réussir à prendre le football au sérieux ?
Oui, il y a un manque de passion. Quand on a fait des sondages en juin pour savoir si ça le foot manquait aux Français, les gens ont très majoritairement répondu non. Sont-ils fâchés avec leur Ligue 1 car ils ont été déçus du jeu qui était proposé, des hommes qui composent l’univers du foot hexagonal, des investisseurs qui venaient reprendre leur club ? Dans combien de clubs les supporter sont fâchés avec la direction ? A l’OM ça a été une catastrophe : à part Pape Diouf qui a été aimé, tous les autres présidents ont plutôt récolté de la défiance. Nantes, n’en parlons même pas : ça a été guerre permanente depuis que Kita a repris le club et on peut dire que les valeurs nantaises ont disparu. Auxerre a été rayé de la carte du football alors que ça représentait quelque chose d’assez fort, le bon sens près de chez vous, le football paysan. Saint-Étienne a subi une sorte de déliquescence progressive. Cette défiance existe aussi au PSG. Dans les années 2000, quand Colony Capital est arrivé, il n’y avait plus rien. En plus il y a eu la guerre des supporters.
Finalement il y a eu une sorte de détachement, à force de ne pas entretenir l’amour. Ils ont simplement essayer de développer l’aspect marketing. J’avais des échanges avec les présidents qui me parlaient de marketing, et je leur disais : « Avant de penser à faire venir les gens au stade par du ticketing, ne voulez pas déjà réfléchir à une identité de club, prendre des gens qui vont faire jouer les équipes, qui vont faire plaisir aux gens qui viennent vous voir ? ». Si on développe une économie basée sur la vente, comment s’attacher à des footballeurs qui ne font que passer ?
Pourtant, la formation est l’un des points forts du football français, et c’est l’élément rêvé pour créer des aventures avec le gamin de la ville qui démarre dans son club.
Ça n’existe pas les gamins de la ville. Les gamins ils viennent tous du même endroit, c’est la région parisienne. Tu vas prendre quels gamins ? Dans les centres de formation de Bordeaux ou Saint-Étienne, ils sont tous parisiens. Il y a douze millions d’habitants en région parisienne, c’est 1/6 de la population française. 70%-80% des joueurs viennent de région parisienne.
On ne peut imposer à un centre de formation que des joueurs qui sont à 60km du siège social...
Lyon le fait. Lyon développe l’activité avec la région lyonnaise. Ils ont créé une identité régionale. Sauf que si la gestion laisse à désirer, il n’y a pas d’aventure européenne à offrir du tout. C’est un gros club Lyon : 200 000-250 000 millions de budget. Mais si on ne prend pas un entraîneur qui fait rêver, si on ne développe pas de jeu… En plus, ils se sont sauvés pendant dix ans avec les gamins du centre, pas avec leur recrutement qu’ils ont raté. Mais quel attachement ont-il créé ? Le jeune qui se développe dans leur centre de formation veut-il vraiment rester ? Non, il sait que sa carrière va se développer à l’étranger. Il a envie de partir. Un club de milieu de tableau en Premier League est préférable.
On peut avoir des aventures ponctuelles avec des gens qui bâtissent un club structuré. Une piste peut être de prendre des joueurs qui ont une bonne mentalité, puisque recruter des stars internationales est de toute façon impossible
Le constat sur le fait que notre niveau est faible par rapport aux championnats voisins est partagé. Mais comment peut-on changer ces choses-là ?
Je ne sais pas. On peut avoir des aventures ponctuelles avec des gens qui bâtissent un club structuré. Une piste peut être de prendre des joueurs qui ont une bonne mentalité, puisque recruter des stars internationales est de toute façon impossible. Rennes a fait ça. La structure que Létang a essayé de monter avant de se faire virer, c’est ça, et aujourd’hui ça semble fonctionner. Ils prennent des mecs inclus dans le projet, si ça ne marche pas on les enlève.
Le fait qu’il n’y ait pas d’école française du jeu, pas d’universitaire qui s‘intéresse à la question peut-il changer ? Peut-on intéresser nos esprits supérieurs, puisque c’est le terme utilisé par Marcelo Bielsa, au football en France ?
La formation des entraîneurs a été principalement réservée aux gens du terrain. Le survêtement domine le costume. On ne permet pas à un mec qui aurait fait des études de sport à l’université, comme par exemple au Portugal avec l’Université de Football. Ils n’ont pas accès à la formation, ne vont pas essayer d’apporter un autre regard ou un autre discours. A partir du moment où on ne prend que des hommes de terrain qui sont des anciens joueurs éduqués depuis toujours avec la dictature du résultat… Si ensuite on n’a pas les joueurs pour gagner, le spectacle est de piètre qualité. De toute façon tout le monde ne peut pas gagner : il n’y en a qu’un qui gagne, surtout en ce moment avec le PSG. Que vont faire les autres ? Que vont-ils développer ?
N’est-ce pas lié à la sociologie des gens qui mettent leurs gamins au foot. En France, un Pirlo se serait arrêté à six ans et demi.
Oui, tous les milieux sociaux ne vont pas au foot. Après, le football a toujours été un sport de classe populaire et ouvrière.
Pourtant, il y a des pays comme l’Espagne ou l’Italie où des gens éduqués ont le capital culturel susceptible de créer une identité de jeu.
Oui mais la passion y est beaucoup plus développée, et ces gens-là sont attachés au club parce qu’il y a une transmission, une histoire. En France, l’histoire a été cassée en cours de route, on a pris des présidents qui auraient pu diriger n’importe quelle entreprise, qui eux-mêmes ne sont pas réellement des passionnés de foot. On pourrait dire la situation est la même partout, que même Florentino Perez est un homme d’affaire d’envergure internationale. Mais le football est sa passion, il est fan du Real de Madrid depuis qu’il est gamin. On retrouve ce genre de choses dans pas mal de club.
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En Italie, Silvio Berlusconi était un homme d’affaires autant qu’un passionné de foot. Dieu sait qu’il n’est pas très recommandable au vu de toutes les casseroles qu’il a, mais il adorait le foot et le Milan AC, et il a été un des plus grands présidents de club de l’histoire du foot. Ce sont des investisseurs chinois qui lui ont succédé. Les mecs arrivent, ils prennent quand même des anciens, mais il n’y a pas de direction claire. Les gens se désintéressent petit à petit du club. En Italie, les gens ne se sont pas détournés du foot, mais il n’y a plus la passion qu’il y avait à une époque. La mondialisation du football a fait des dégâts.
A contrario, comment les Anglais se sont-ils organisés pour faire de la Premier League le championnat qu’il est actuellement ? Car ils ne sont pas partis d’une situation idéale, ils n’ont pas une équipe nationale qui fait office de vitrine…
Les Anglais sont très forts pour raconter des histoires, pour mélanger l’histoire et la modernité. Leur équipe nationale ne gagne plus rien depuis 1966, mais ils en parlent comme si c’était hier. Et l’histoire de leurs clubs ne disparaît jamais. Ils sont tous attachés à leurs clubs, même le supporter de Sheffield qui a vu deux bons matchs dans sa vie donne l’impression qu’il peut monter ça en église et il en fait des livres. Regardez Leeds : ils louent aujourd’hui Bielsa. A côté de ça, ils parlent des années 1970, ressortent des bouquins, parlent de Peter Lorimer et pourtant ils ont vécu des années terribles.
Finalement votre propos est optimiste puisque vous semblez dire que le problème – l’absence de culture foot en France – est conjoncturel, qu’il est lié à une mauvaise gestion, mais qu’il peut donc être réparé avec une meilleure gestion ?
Le problème, c’est qu’on n’a pas beaucoup de présidents susceptibles de prendre les clubs. Pour avoir de l‘argent, ils devraient forcément être soutenus par des investisseurs. Certes, aujourd’hui il y a quelques barons locaux qui dirigent des clubs intermédiaires. Mais pour nos gros clubs, à part Pinault à Rennes, on a un russe à Monaco, un Américain à Marseille, un Américain à Bordeaux. Si demain on me dit qu’un Bordelais qui a de l’argent reprend le club, fait un tour de table, remet en place des valeurs, évite que les commerciaux qui bossent pour le club se disent supporters du PSG, fait attention à son centre de formation et y remet de l’autorité, alors pourquoi pas. Après il faut voir comment il tient l’économie de son club, parce que si le but est de vendre immédiatement un joueur qui signe son premier contrat professionnel, ça va être compliqué.
Il faut que cette identité existe, qu’il y ait une vraie histoire à raconter. En France, on ne le fait pas bien parce qu’on a un problème avec notre histoire, on lui tape sans arrêt dessus
Ce qui est intéressant, c’est que votre vision du foot elle est quasiment transposable, on remplace joueur pas ingénieur et on a l’impression d’entendre parler de notre industrie. Et l’Italie c’est pareil : quand leur industrie a commencé à délocaliser, c’est ce moment-là dans les années 2000 où le foot commence un peu à se déliter. Est-ce qu’on peut réformer le foot alors que le problème est lié à l’état d’esprit d’un pays entier ?
Oui, c’est lié à la façon dont tu lâches tes biens à des investisseurs qui ne sont pas là pour faire dans le sentiment. Le foot, c’est un investissement-passion. Dans le championnat allemand, tu n’as pas d’investisseurs étrangers. En Angleterre, il y en a mais ils arrivent à marier le fait d’être dirigé par un Américain au fait de garder une institution très puissante, grâce à la force de leur histoire. Si tu affrontes la mondialisation en ayant gagné sept coupes d’Europe et avec des supporters ayant de tout temps entretenu la passion, ça aide. Si tu le fais dans un club qui n’a jamais rien offert, qui n’a pas eu d’aventures européennes ou seulement très peu, c’est plus compliqué.
Le Portugal par exemple a des clubs qui ont vécu quelques aventures européennes comme Benfica, même si ça fait très longtemps que ça n’est plus ce que c’était. Qu’ont-ils de plus que nous ?
Benfica a une histoire. Déjà les dirigeants prennent joueurs des Sud-américains, qui certes cherchent l’argent mais ont une passion plus ancrée pour le jeu. Ici, nous avons beaucoup de jeunes qui cherchent l’argent avant leur passion du jeu. Le Portugal est un tout petit pays, où il y a deux clubs principaux, et ces clubs-là ont une histoire : ils sont en gros champions une fois sur deux.
Finalement, vous insistez sur l’importance de créer des identités de club, de réaffirmer les institutions…
Oui, mais il faut que cette identité existe, qu’il y ait une vraie histoire à raconter. Nous, on ne le fait pas bien parce qu’on a un problème avec notre histoire, on lui tape sans arrêt dessus, donc on ne la raconte pas bien. Si en plus, on prend des mecs qui viennent du marketing pour diriger les clubs… Quand il est arrivé à Nantes, un des objectifs prioritaires de Waldemar Kita a été de se couper du passé.





