Bien avant d’être une formule utilisée à tort et à travers par la complosphère, le Great reset est un concept utilisé par les économistes dès la récession de 2008 et qui a fait l’objet en 2020 d’un livre programmatique écrit à deux mains par les fondateurs du cercle très fermé de Davos. Avec la crise sanitaire, les tenants du capitalisme financier semblent en effet bien décidés à abattre leurs dernières cartes et imposer un paradigme nouveau. Aujourd’hui le virus agit comme un accélérateur de particules et entérine la liquidation de l’économie réelle au profit des tout-puissants GAFAM. Monnaie électronique, revenu universel, destruction programmée des classes moyennes et des PME : va-t-on assister à une mise à mort de la valeur travail au profit d’une circulation décomplexée des biens et des flux monétaires ?
Capitalisme de crise
C’est le mantra qu’ânonnent les États depuis maintenant un an afin de justifier leur politique délirante à l’égard du COVID : nous avons arrêté l’économie pour sauver l’humanité. En réalité, comme le dit judicieusement remarquer un anonyme épris de dialectique marxienne sur la Toile, c’est tout à fait l’inverse : ils ont arrêté l’homme pour sauver l’économie. La différence est plus subtile qu’il n’y paraît, puisque dans notre post-modernité où tout s’hystérise, il devient parfois compliqué de discerner ce qui relève de l’appareil de production, de la valeur d’échange, et ce qui relève de la valeur humaine, non quantifiable.
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Le cynisme avec lequel la plupart des grands pays occidentaux se sont engouffrés dans une politique de mise en jachère de leurs actifs – une congélation du capitalisme, dira l’économiste Robert Boyer – ne fait que couronner un processus mis en place depuis le début des années 60 et qui correspond à une deuxième mutation du capitalisme industriel : un capitalisme de crise, qui se nourrit des états de choc, comme l’a dit Naomi Klein.
Le monde selon Friedman
Lorsque Milton Friedman expire le 16 novembre 2006, il vient de faire sa dernière recommandation après le désastre de la Nouvelle-Orléans, ravagée par l’ouragan Katrina. Profitant de l’effet table rase suscité par la catastrophe naturelle, Friedman a en effet suggéré à l’administration Bush de vendre au détail son parc d’écoles publiques en Louisiane pour le transformer en « écoles à chartes » exploitées par le secteur privé. En moins d’un an, la totalité du réseau scolaire a été mis aux enchères, suscitant les louanges de l’American Enterprise Institute, think tank dévoué à Friedman : « Katrina a accompli en un jour ce que les réformateurs du système d’éducation ont été impuissants à faire malgré des années de travail », s’exclamera le porte-parole du groupe de réflexion, vraisemblablement ému jusqu’aux larmes. Milton Friedman, fondateur de la fameuse école de Chicago, n’en est pas à son premier coup d’éclat en matière d’ajustement et d’accélération de crise. C’est même un consultant spécialisé dans ce que certains appellent le « capitalisme du désastre », apparu dans les années 60, et qui permit aux États-Unis d’asseoir leur domination planétaire en utilisant parfois des pays entiers comme laboratoires.
Science is measure
Un capitalisme spéculatif désormais tellement coupé du réel et de ses propres modes de production qu’il a besoin pour se renflouer non pas de croissance mais bien de bulles de récession, d’états critiques qui lui permettent de se mettre en jachère cycliquement afin de mieux se réinventer et pour imposer de nouveaux paradigmes : voici le visage du capitalisme tel qu’il se présente aujourd’hui dans le sillage de la crise sanitaire. Un capitalisme à « visage inhumain » que certains économistes ultra-libéraux ont contribué à valider par le biais du courant monétariste.
Un capitalisme spéculatif désormais tellement coupé du réel et de ses propres modes de production qu’il a besoin pour se renflouer non pas de croissance mais bien de bulles de récession, d’états critiques qui lui permettent de mieux se réinventer
Le courant monétariste s’oppose catégoriquement à tout interventionnisme et préfère voir le capital comme un organisme naturel : au nom du fameux « science is measure » qui apparaissait en frontispice du département des sciences économiques de Chicago, il s’agissait de réduire au maximum toute interférence entre fluctuations du marché et soubresauts de l’histoire. Dans les années 70, le même Milton Friedman a conseillé Pinochet, préconisant un « traitement de choc » pour entériner son coup d’État : privatisations de masse, déréglementation, diminution des dépenses publiques, une antienne désormais bien connue, qu’on retrouve dans toutes les guerres des États-Unis : en Irak, c’est la même stratégie du shock and awe qui permet à l’État américain d’utiliser un pays entier comme terrain d’expérimentation économique et psychosociale. La peur et l’effroi réunissent donc les conditions idéales pour faire passer en douce des réformes brutales qui « assainissent l’économie », tout en inventant le capitalisme de demain. Car le modèle économique de Friedman, bien que compatible avec la démocratie, a besoin de conditions totalitaires pour être imposé dans son expression la plus pure : c’est pourquoi les crises politiques ou écologiques sont utilisées afin d’accélérer les conditions de son avènement. Une crise globale est en somme utilisée pour ses fonctions « totalisatrices » : on a pu en voir les prémices avec l’avènement de la paranoïa climatique, mise en œuvre dès les années 2000, notamment par l’ancien vice-président américain Al Gore, pour instaurer un business vert tout puissant. Aujourd’hui, nous assistons au même phénomène avec le virus.
Contre la régulation, le flottement
En effet, la loi fondamentale du capitalisme industriel et oligarchique, démontrée par la formule r > g – le rendement est supérieur à la croissance – a été douloureusement ébranlée au sortir de la Seconde guerre mondiale, notamment sous l’impulsion des développementalistes qui prônaient une intervention forte de l’État, avec des succès inquiétants notamment dans le fameux « cône sud ». C’est face à cette montée en force de l’interventionnisme que Milton dresse une véritable armada idéologique, qui culminera sous la présidence de Reagan avec notamment la fin de l’étalon or et la mise en place progressive de pouvoirs transnationaux et dérégulateurs.
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La volonté monétariste s’inscrit donc logiquement dans la pensée « objectiviste » d’Ayn Rand, philosophe américaine des années 20, sorte de Simone Weil inversée dont le best-seller La Vertu de l’égoïsme a contribué à décomplexer toute une partie des économistes et des chefs d’entreprise dans la première moitié du XXe siècle. Déjà se dessine l’idée, contre un keynésianisme jugé à double tranchant, de déstructurer les sociétés pour revenir à une sorte de capitalisme pur, où les forces économiques s’apparentent aux forces de la nature : immuables. D’où le monétarisme qui s’apparente à une sorte de vitalisme économique et s’attache à ne surtout pas parasiter les forces essentielles que le marché développe pour accéder à sa propre subsistance – fussent-elles délétères. À ce vitalisme, il paraît donc nécessaire d’adjoindre un cadre biopolitique capable de sidérer et de juguler : un tréteau sanitaire en vaut bien un autre.





