Fer de lance de la synthwave, Perturbator avait déjà commencé à s’éloigner de ses sentiers trop balisés pour trouver, finalement, sa touche personnelle. Toujours aussi sombre, toujours aussi rétro-futuriste, mais moins dans le cliché auto-référencé et l’hommage constant (et parfois pataud) au passé. Cela s’était amorcé avec The Uncanney Valley, avant de devenir patent avec le très froid et massif New Model, sorti par surprise en 2017. « Il est vrai que j’en avais un peu marre du gimmick, et je pense que j’ai dit tout ce que j’avais à dire dans ce style-là. C’est quelque chose que j’ai fait, mais j’avais besoin d’évoluer, de changer d’horizon, de trouver d’autres moyens de m’exprimer », nous confie-t-il. Effectivement, le changement est radical : les morceaux s’allongent, et on retrouve des invités vocaux, notamment Maniac 2121, ou encore les fabuleux Hangman’s Chair. Auréolé de son succès, Perturbator aurait sûrement pu avoir les invités qu’il voulait, et, comme beaucoup, proposer un album blindé de vedettes sans queue ni tête. Droit dans ses bottes, il a préféré faire cela en famille.
SYNTHWAVE ET METAL
« Maniac 2121 est un ami d’enfance, je l’ai invité chez moi. Il n’est pas du tout chanteur, à la base, mais on a réussi à faire quelque chose de pas mal », explique le musicien, qui avait, par le passé, collaboré avec Alcest, les papes du blackgaze (mélange de shoegaze pop éthérée et de black metal). Cela signifie-t-il qu’il existerait une alliance du metal français et de la synthwave ? Pas forcément « Je ne dirais pas ’’dans la scène française’’, car il y a énormément de groupes, dont beaucoup ne me touchent pas forcément, mais il est vrai qu’avec Alcest, Hangman’s Chair, ou encore d’autres groupes, nous avons une proximité, notamment au niveau managérial, et j’aime beaucoup leurs musiques, ce qui nous donne une bonne cohésion. J’avais d’ailleurs déjà travaillé avec Hangman’s Chair sur leur album Banlieue Triste. Le featuring s’est fait très facilement. Nous nous voyons assez souvent, on a enregistré chez eux, c’était très facile, très intuitif ».
On retrouve d’ailleurs dans sa musique une dimension cinématographique. Au début de sa carrière, certaines de ses chansons se sont d’ailleurs retrouvées sur la bande-son du jeu vidéo rétro Hotline Miami
Fait intéressant à propos de la synthwave : il s’agit en effet probablement du seul genre de musique électronique écouté principalement par des amateurs de metal, un public peu ouvert à tout ce qui ne comporte ni double pédale ni riffs ravageurs. Perturbator est d’ailleurs régulièrement invité à se produire dans les festivals de metal, et on a pu le voir notamment au Hellfest et au Motocultor.
UNE DIMENSION CINÉMATOGRAPHIQUE
« Beaucoup de gens dans mon public ont découvert la musique électronique à travers ce style de musique. Mais moins l’inverse. Les fans de musique électronique n’ont pas l’air de s ’intéresser à Perturbator », nous explique-t-il. Imperturbable, il ajoute : « ce qui n’est pas grave ». Et on peut le comprendre : adoubé par Goblin (à qui l’on doit les intenses bandes-originales des chefs-d ’œuvre de Dario Argento) ou encore le pape de l’électro horrifique John Carpenter (réalisateur de classiques de l’horreur ou du fantastique), Perturbator peut faire son petit bonhomme de chemin comme il le souhaite. On retrouve d’ailleurs dans sa musique une dimension cinématographique. Au début de sa carrière, certaines de ses chansons se sont d’ailleurs retrouvées sur la bande-son du jeu vidéo rétro Hotline Miami.
SOMBRER SANS SOMBRER
Si ce nouvel album n’est pas franchement progressif, New Model « avait des structures plus compliquées, qui sortaient un peu du 4/4 habituel sur lequel beaucoup de musiciens se reposent, surtout dans la musique électronique. Mais je n ’irais pas jusqu’à dire que c ’est du prog, mais il y a clairement des influences, oui ». En revanche, un autre tournant pris par Lustful Sacraments tient à sa noirceur : si celle des précédents albums était inhérente au genre (on s’attendrait à voir un Réplicant sortir d’une échoppe crasseuse, dans une ville sombre aux immeubles engloutissant le ciel), voilà maintenant qu’elle sent le vécu. Et heureusement, Perturbator ne sombre pas dans le cliché d ’imputer cela à la crise sanitaire, et on l ’en remercie.
« Ça n’a rien à voir avec la situation actuelle. Ce sont surtout mes goûts qui s’affnent au fil des albums. Je suis plus pointilleux dans ce que j’ai envie de retranscrire en musique. Ça vient de ce désir de sortir du côté synthwave, d’épurer les morceaux, de les simplifier, et ne garder que la moelle, les bases de mon écriture. C’est ce qui, sans doute, donne ce côté beaucoup moins disco, et beaucoup plus solennel », nous explique-t-il. Et de solennité, il est question : l’album a réellement une dimension mystique, quasi religieuse, en témoigne le final God Says, sur lequel on retrouve la voix éthérée et cristalline de Cédric Toufouti, chanteur d’Hangman’s Chair.
CONFINÉ HEUREUX
En outre, la pandémie a bon dos, mais pour un artiste électronique, composer seul dans son studio confiné ne change pas grand-chose. « Je fais tout chez moi, que ce soit l’écriture ou la production, le mixage et le mastering. Cela n’a pas changé mon procédé, j’ai juste eu plus de temps, car je n’étais pas en tournée, sur la route, tous les jours. C’était donc beaucoup plus facile pour moi de finir l’album, de me pencher réellement dessus ». Il est aussi plus facile d’affiner ses choix et de ne pas se perdre dans les méandres du mauvais goût des autres lorsque l’on est seul maître à bord (même si c’est bien entendu une position qui peut vous faire tomber dans le travers inverse de la mégalomanie), et même si, à l’époque où les concerts existaient encore, Perturbator s’est adjoint les services d’un batteur, afin de donner une dynamique plus pêchue à ses prestations, ce dernier n’a pas eu son mot à dire sur la composition de l’album. « Malgré le fait que mon batteur et moi soyons très proches, c’est aussi un ami d’enfance. Je lui ai envoyé les morceaux pour qu’on imagine comment les jouer une fois la pandémie finie, quand les concerts auront repris. Toutes les batteries ont été programmées, je préfère ce côté froid de la machine. C’est quelque chose qui est très important dans ma musique », dévoile-t-il.
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On ne peut évidemment pas parler de boîte à rythmes sans évoquer les Sisters of Mercy, groupe de goth rock légendaire des années 1980, et, sans surprise, il s’agit d’une de ses grosses influences. « L’album Floodland est l’un de mes albums préférés depuis très jeune, et les Sisters of Mercy ont été une influence importante sur ce nouveau disque, mais aussi des groupes tels que Fields of the Nephilim, The Cure, Joy Division ».
UN HOOLIGAN PUNK
Au risque de choquer notre lecteur avec cette révélation: Perturbator, de son vrai nom James Kent, est à moitié godon ! Heureusement pour lui et pour nous, ce qu’il tient d’Albion est moins la perfidie que le fait que son père soit le pape du journalisme rock, Nick Kent (et sa mère son penchant féminin en France, Laurence Romance). On comprend mieux un morceau à part dans l’album Excess, sorti en single il y a déjà deux ans, aux tonalités « oï », qui évoquent presque des chants de supporters… robotiques. « Si l’on y entend des racines britanniques, ce n’est pas fait exprès, mais je vois ce que vous voulez dire, ce côté scandé, un peu hooligan. C’était en fait un clin d’œil au post-punk, et surtout au côté punk, que j’écoute souvent ». Un punk que beaucoup de métalleux de la synthwave oublient, se contentant d’une musique dansante sans réel danger.
LES LENDEMAINS QUI BROIENT
Lustful Sacraments est un album sur les mauvaises habitudes, l’assuétude. Des maux qui touchent beaucoup de gens. « Il y a une histoire derrière – fictive, bien évidemment – sur les gens qui s’autodétruisent. Ce n’est absolument pas un regard empreint de jugement, bien entendu, mais quelque chose que j’avais envie d’évoquer. Pas pour faire passer un message. Plutôt donner aux gens quelque chose auquel ils peuvent s’identifier, dans lequel ils peuvent se retrouver », nous confie-t-il.
« Il y a une histoire derrière – fictive, bien évidemment – sur les gens qui s’autodétruisent. Ce n’est absolument pas un regard empreint de jugement, bien entendu, mais quelque chose que j’avais envie d’évoquer »
Quant à savoir ce que le futur nous réserve, entre la dystopie clairement affichée dans sa musique, et un avenir radieux, des lendemains qui chantent et des rivières de miel, Perturbator est laconique : « Je doute que nous ayons un avenir radieux et heureux, et clairement, nous nous dirigeons vers un avenir dystopique », conclut-il. On retrouve dans Lustful Sacraments une mélancolie déjà présente sur New Model. Une ambiance industrielle au sens propre du terme : on sent véritablement l’usine, voire l’Usine avec un « U » majuscule, l’Usine matrice, qui broie les corps et les âmes, et obscurcit complètement le ciel de la fumée calcinée qu’elle recrache. Une mystique de la machine que ne renierait pas Philip K. Dick. On pense à Philippe Muray et à sa fin de l’histoire. Sauf qu’ici, l’histoire ne se termine pas dans le cauchemar festiviste mais dans un cauchemar industriel stakhanoviste où la Machine a pris le pas sur l’âme.
FUTUR NOIR
Alors que les ténèbres semblent de plus en plus se refermer sur notre monde, il est impératif que des prophètes malgré eux nous avertissent de ce qui nous guette. Sans le vouloir, c’est peut-être ce qu’a fait Perturbator dans Lustful Sacraments. Espérons que ces œuvres agissent comme des pièges, conjurant le mauvais sort. En attendant, dès que possible, on dansera sur ces mélopées du futur noir.





