Le seppuku de l’écrivain après son faux coup d’État de novembre 1970 est une fin dont l’éclat sanglant nous aveugle. Elle sidéra, elle révulsa, elle fascina ; mais contribua plutôt à obscurcir qu’à éclairer le mystère. Henry Scott-Stokes, ami et premier biographe de Mishima, intitula son excellent livre Mort et vie de Mishima, commençant par la narration de cette journée fatale ; journée qui structure le film que lui consacra Paul Schrader (Mishima, a life in four chapters).
Lire aussi : Sélectron : 10 œuvres pour découvrir le monument Mishima
Ses deux biographies n’en préservent pas moins l’énigme complexe que représente leur sujet. Réinterpréter la vie et l’œuvre de cet artiste miné de contradictions en prenant pour argent comptant la statue de « dernier samouraï » que Mishima érigea dans sa mort, est cependant un piège où tombèrent nombreux de ses thuriféraires droitiers en France et en Europe, nous démontre Giocanti, qui parvient à restituer l’écrivain dans toute sa singularité, ses tensions et sa richesse, mais aussi dans le prisme culturel et spirituel qui est le sien et qui échappe en général au lecteur occidental, s’appuyant pour cela sur une formidable érudition, une connaissance des recherches japonaises et américaines les plus récentes et une familiarité rare avec la culture nippone. L’essayiste, enfin, emploie un dispositif qui déjoue l’impact sidérant de la mort de son sujet, en l’appréhendant à travers les différents masques qu’il revêtit, et qu’il revêtit comme un acteur du théâtre Nô possédé par son personnage : le masque d’Apollon, de l’homme normal, du samouraï, masque pour le peuple ou pour l’empereur, redéployant de la sorte, par une méditation orbitale, le mystère de celui qui fut avant tout un immense artiste.
Avec un livre-somme luxuriant, élégant, d’une finesse et d’une intelligence remarquables, Stéphane Giocanti livre un monument qui comptera à l’avenir comme l’ouvrage de référence fondamental sur le kamikaze de la beauté
Stéphane Giocanti nous rappelle que ce jeune homme hyper-sensible fut élevé dans le fanatisme guerrier en vogue jusqu’à ses vingt ans, soudain mué en pacifisme commercial après Hiroshima, les cent millions prêts à mourir pour un idéal soudain encouragés à vivre pour relancer l’économie. Choc générationnel intense, à quoi s’ajoute une homosexualité à la fois inhibée et revendiquée, une difficulté à saisir le réel et des tendances contradictoires permanentes. Romantique et classique ; apollinien et dionysiaque ; intellectuel et bodybuildé ; ce chantre de l’âme du Japon fut le plus occidentalisé des écrivains de sa génération (notamment pétri de littérature française). Défendant l’empereur comme sommet de la culture traditionnelle japonaise et critique de la modernité, Mishima n’en rejetait pas moins la tendance étatiste et fascisante de l’extrême droite de son pays. Cela étant, son seppuku comme ses postures teintés de fétichisme homo-érotique eussent été considérés comme parfaitement irrégulières du point de vue des anciens samouraïs. Quant à son supposé nihilisme, il s’agit là d’une mauvaise interprétation de notions issues du bouddhisme zen, qui ne l’empêchèrent pas de faire de sa mort un rituel shinto. Avec un livre-somme luxuriant, élégant, d’une finesse et d’une intelligence remarquables, Stéphane Giocanti livre un monument qu’on ne conseillera pas aux non-initiés, mais qui comptera à l’avenir comme l’ouvrage de référence fondamental, en France et en Europe, sur le kamikaze de la beauté.

Stéphane Giocanti
L’Harmattan, 400p., 39€





