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Sélectron : 10 œuvres pour découvrir le monument Mishima

C’est le 25 novembre 1970 que Yukio Mishima embrasse enfin la légende qu’il avait passé une vie à forger par ses mots : son suicide rituel, exécuté dans les règles de l’art selon la tradition ancestrale du seppuku, en marge d’une tentative de coup d’état qui ne s’avéra être qu’un pied de nez romanesque à une société japonaise de plus en plus éloignée de son idéal impérialiste et martial, clôt de manière spectaculaire une carrière d’écrivain total, une existence tout entière consacrée au verbe et à la recherche du Beau. Voici quelques clés d’entrée dans l’univers du maître.

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Yukio Mishima © Éditions Gallimard

La Confession d’un Masque 

Difficile de passer à côté de ce livre autobiographique écrit en 1949, alors que Mishima n’a que 24 ans. C’est seulement son deuxième roman mais déjà il le conduit à la postérité : dans un style flamboyant bien éloigné de l’épure des grands romanciers japonais qui sont alors à la mode (Kawabata, ?e), Mishima dresse une sorte d’autoportrait romanesque à la fois viscéral et profondément sophistiqué. Grand admirateur du Goethe des Affinités Electives, Mishima y montre déjà une incroyable précision dans la description des tourments du cœur et de la passion adolescente. Parmi les scènes culte, notons la découverte de son homosexualité, lorsqu’encore enfant, marchant dans une rue écrasée de soleil avec sa grand-mère, il croise la route d’un jeune vidangeur de fosse septique. L’image matricielle de cet éphèbe cuivré transportant dans son dos une pleine barrique d’excréments, dégageant autour de lui une insoutenable odeur, fondera ce que Mishima nommera plus tard un désir de mort, une vision détournée de la sexualité qui passera par un virilisme outrancier et une exaltation de la charogne. Comme chez Genet ou Pasolini, le désir homosexuel y est vu comme une sorte d’implacable malédiction solaire. Indispensable.


Le Pavillon d’Or 

Une œuvre majeure pour comprendre l’absolue quête de beauté de l’auteur. Il y raconte le destin tragique d’un jeune moine frappé de disgrâce et dont tout le mal-être se cristallisera autour du fameux Pavillon d’Or de Kyoto, qui fut réellement incendié par un novice en 1950. Mishima développe ici une sorte d’énergie désespérée et nihiliste, puisée dans sa propre jeunesse d’avorton caché dans les jupons d’une grand-mère abusive, à laquelle il oppose la canonique beauté japonaise, qui repose sur l’invisible et le dissimulé (voir le fabuleux manifeste Eloge de l’Ombre de son compère Tanizaki). Ce Pavillon d’Or, dans lequel il était interdit de pénétrer, y est vu comme le catalyseur d’une écrasante quête d’absolu qui se finira dans les larmes et le sang. Une sorte de roman d’apprentissage inversé, aux allures de tragédie grecque. Somptueux.


Le Marin Rejeté par la Mer 

Souvent considéré comme mineur, c’est pourtant une entrée idéale dans l’œuvre du maître. A la fois étude sociale et portrait glaçant d’une enfance laissée à elle-même et en manque d’idoles, dans un Japon consumériste et dépossédé de son âme. On y voit un groupe d’enfants pauvres de la banlieue de Yokohama comploter pour tuer un officier de marine qui entretient une relation avec la mère de l’un d’eux. Sa seule faute : ne pas incarner la puissance militaire et virile dont rêvent ces enfants cruels. Une thématique fondamentale dans l’imaginaire japonais, celle de la sécession des enfants vis-à-vis des adultes, et dont on retrouvera de nombreux échos dans le cinéma et la littérature de l’archipel (notamment chez Sion Sono et Shuji Terayama). Passionnant, ce court roman se lit comme un polar.

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La Mort en été 

Un recueil de nouvelles où Mishima prouve une nouvelle fois toute sa palette de talents. Aussi à l’aise dans le roman fleuve d’étude de caractères que dans la miniature ciselée ou la tranche de vie fatale. C’est dans ce recueil que figure Patriotisme, récit quasi-expérimental et éprouvant où il décrit la mort par seppuku d’un jeune officier de l’armée impériale, incapable d’assumer des ordres contradictoires de la part de sa hiérarchie. Il entrainera avec lui sa jeune épouse, le double-suicide étant une pratique encore répandue dans le Japon de l’époque. Toute la fascination de Mishima pour le martyr et le rite de mort, initiée par sa découverte précoce du Saint Sébastien de Reni, est présente dans ces quelques pages. Autre nouvelle importante, celle qui donne son nom au recueil et qui relate une disparition sans explication au bord d’une mer paisible, puis un travail de deuil contrarié dans une société taiseuse où l’émotion est parfois frelatée. Précis et implacable.


Le Soleil et l’Acier 

Ce court essai sorti en 1968 est une sorte de réflexion critique, autobiographique et testamentaire, l’exact contraire de sa Confession d’un Masque. Il y raconte, dans une langue toujours aussi soignée, comment sa passion pour les mots a failli le détruire et pourquoi il a dû sculpter son corps en retour afin de réconcilier l’intégrité de son être. « Chez la plupart des gens, je présume, le corps précède le langage. Dans mon cas, ce sont les mots qui vinrent en premier ; ensuite, tardivement, selon toute apparence avec répugnance et déjà habillée de concepts, vint la chair. Elle était déjà, il va sans dire, tristement gâtée par les mots ». Toute la tragédie de l’écrivain en quelques mots.


La Musique 

Traduit tardivement en France, La Musique s’inscrit dans une sorte de satyre sociale où Mishima excelle, cultivant un humour à froid et toujours cette précision quasiment maniaque dans la palette des sentiments et des atermoiements psychologiques. Sous-titré « Un cas de frigidité féminine observé en psychanalyse », le roman utilise le point de vue d’un psychiatre sur sa patiente, une jeune femme « qui n’entend plus la musique ». Sous cette apparente anomalie cognitive se cachent toutes les névroses d’une femme dévorée par la pression sociale et par certains vices cachés dont Mishima s’amuse à retarder le dévoilement. Une sorte de Madame Bovary à l’heure du Japon des années 60, où Mishima se paie le luxe d’ironiser sur les déviances de la psychanalyse.

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Rites d’amour et de mort 

Court-métrage réalisé par Mishima lui-même en 1965, d’après sa nouvelle Patriotisme. Mise en image d’une cruauté parfois insoutenable et d’autant plus impressionnante lorsqu’on sait qu’il passe à l’acte quelques années plus tard. On peut le voir comme une répétition de cet acte fondateur qu’il fantasma probablement tout au long de sa vie, déçu de n’avoir pas pu mourir par les armes pendant la guerre. Un film à la plastique stupéfiante, avec pour seule bande son le Tristan et Isolde de Wagner, qui plonge la bobine tout entière dans une espèce de tonalité à la fois funèbre et merveilleuse. Toutes les influences de Mishima y sont ici parfaitement intégrées : l’adhésion à un certain traditionalisme japonais notamment dans la gestuelle et la mise en scène, mais aussi l’influence du cinéma américain qu’il affectionnait tout particulièrement et le spectre de Georges Bataille comme figure tutélaire de la cruauté magnifiée.


Le Lézard Noir 

Film réalisé par Kinji Fukasaku, d’après un roman à succès d’Edogawa Ranpo, le maitre du polar vicieux et de l’ero-guro (érotique grotesque). Kinji Fukasaku est le réalisateur culte de plusieurs films de yakusa brutaux et opératiques, à qui on devra plus tard le non moins culte Battle Royal. Il réalise ici une sorte de film noir baroque et vénéneux, consacré à l’univers très singulier des travestis japonais. Si Mishima lui-même n’y fait qu’une courte apparition dans un rôle dont on vous laisse la surprise, le film donne une très bonne vision du Tokyo interlope et inverti dont l’écrivain était friand dans les années 60, et qui était autrement plus sulfureux et baroque que les pénibles quartiers gays de nos mégalopoles modernes.


Mishima 

Le film de Paul Schrader consacré à Mishima n’est pas un film biographique, et heureusement. Ce n’est pas non plus une de ces hagiographies lénifiantes dont sont parfois capables les réalisateurs un peu trop pétris d’admiration. En véritable connaisseur de la culture japonaise (il a fait sa thèse d’étudiant en cinéma sur Ozu), Schrader réalise plutôt une sorte de film-hommage dantesque, de brûlot testamentaire saturé de plans à la beauté époustouflante, qui rendent à la fois hommage à l’homme et à son œuvre, afférant que les deux sont évidemment indiscernables. Porté par une bande-son virtuose signée Philip Glass, utilisant bon nombre d’effets visuels et de trucages optiques qui donnent l’impression d’un rêve éveillé, Mishima est un des rares films qu’on peut taxer d’essai littéraire et poético-biographique. Une merveille.


La Mer de la Fertilité 

Evidemment, on ne peut pas passer à côté lorsqu’on évoque Mishima. Peu l’ont lu en entier, et c’est malheureusement le cas de votre serviteur. C’est le genre d’œuvre qui doit accompagner une vie de lecteur, tout comme elle a accompagné la vie de son auteur : pour preuve, il en rendit les dernières épreuves à son éditeur le jour même de son suicide. Sorte de roman-somme, métaphysique, qui relate les vies multiples d’une âme, La Mer de la Fertilité puise autant dans la l’ambition des grands romans russes que dans le manifeste existentialiste. A lire comme on se désaltère dans un puits sans fond.

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