Quel est le but de cette revue ?
Il y a cinq ans, j’avais proposé à Monseigneur Aupetit, qui était à l’époque notre évêque, de créer un service de relation entre l’Église et le monde politique pour les Hauts-de-Seine. J’ai donc organisé un accompagnement des élus catholiques et des formations. M’est venue ensuite l’idée de faire rencontrer le personnel politique avec le personnel d’Église, gageant que c’étaient deux univers qui ne se connaissaient guère voire qui se méprisaient un peu ou nourrissaient de la défiance l’un pour l’autre. Beaucoup de politiques pensent que les prêtres sont les gardiens de la pudeur et les ecclésiastiques estiment que trop fréquenter des politiques conduit à perdre son âme. Cette défiance duelle est navrante.
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Nous avons donc lancé un think tank pour mener une réflexion de long terme et pour en restituer les travaux, Mgr Rougé, notre nouvel évêque, nous a incités à les publier sous un format de vulgarisation. L’idée d’une revue, à périodicité annuelle, s’est imposée.
Quels sont les sujets dont les catholiques doivent s’emparer aujourd’hui ?
Je déplore, dans l’engagement politique des catholiques, la formation d’îlots avec d’un côté des catholiques de gauche soixante-huitards qui ont un peu vieilli et de l’autre des jeunes catholiques plutôt bien à droite. Ceux-ci ont à cœur la défense de la vie, ce qui est très louable, tandis que les vieux soixante-huitards s’intéressent aux luttes sociales. Les diverses publications sur l’écologie intégrale par exemple font avancer et permettent de ne pas rester cantonné dans un genre. La politique défend la globalité de la vie à l’échelle individuelle et collective : il ne s’agit pas simplement de l’embryon, du vieillard ou de l’homme au chômage. Or aujourd’hui, selon notre étiquette politique, bien qu’on soit catholique, on n’a pas les mêmes préoccupations, et tout cela n’aide guère à la lisibilité du message chrétien pour une société civile qui ne nous court pas forcément après.
Sans vouloir nous excuser, ne croyez-vous pas que c’est parce que l’Église catholique a été expulsée dans les deux derniers siècles du monde politique ? Est-ce qu’on doit se satisfaire de cette situation aujourd’hui ?
Je pense que la parole de l’Église est de nouveau écoutée et attendue à la condition qu’on se livre à un exercice délaissé par les catholiques : la confrontation d’idées. Où sont les intellectuels catholiques aujourd’hui ? Où sont les Bernanos, les Mauriac ? Il y a une désertion du milieu intellectuel qui n’aide pas à réinsérer les catholiques dans la réflexion politique.
Si les évêques sont vent debout contre la loi « confortant les principes de la République », c’est que c’est une loi de contrôle avec des points délirants.
Certains évêques font de la loi de 1905 un gage de liberté. Doit-on se satisfaire du statut qu’on nous a imposé ?
Cette loi de 1905 doit se lire dans une trame narrative. Le contexte dans laquelle elle a été appliquée est le plus anticlérical et antireligieux qui soit. Dans sa sagesse et dans son intelligence, l’Église catholique s’est accommodée de cette loi et a trouvé un espace qui devrait lui permettre d’exercer sa liberté souveraine et de pouvoir parler, célébrer, protester, encourager et agir sans contrôle, carcan ou rémunération de la part de l’État. Si les évêques sont vent debout contre la loi « confortant les principes de la République », c’est que c’est une loi de contrôle avec des points délirants. Elle tape sur tout le monde pour taper sur quelqu’un qu’on ne nomme pas et le quelqu’un qu’on ne nomme pas s’en accommode autrement, notamment en utilisant la loi de 1901 qui est moins contraignante que celle de 1905 à laquelle nous, nous sommes astreints.
Vous êtes dans un diocèse plutôt riche et bourgeois. Depuis plusieurs décennies, on a l’impression que le catholicisme est devenu sans le vouloir une religion de la bourgeoisie. Que doit- on faire pour parler à ce peuple oublié et lui redonner lafoi?
Je pense qu’il y a une exception française : partout dans le monde, plus les gens sont riches moins ils vont à la messe. En France, c’est le contraire. Je pense que ce n’est pas tant que les riches français pratiqueraient plus que les riches étrangers, mais que les pauvres français pratiquent beaucoup moins que les pauvres des autres pays. Il y a une rupture historique : après 1945, le fourvoiement de la crise des prêtres ouvriers a créé une cassure qui, à mon avis, n’a jamais été cicatrisée. Les prêtres se sont syndicalisés à la CGT et ont pris une carte au PCF plutôt qu’ailleurs. L’épiscopat a donné une caution à ce qu’il croyait être les milieux populaires alors que cette caution était surtout idéologique.
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Les errements de l’Action catholique ont été une réponse maladroite de l’épiscopat à une crise dont ils avaient conscience qu’elle aurait des conséquences graves. Mais il faut noter qu’aujourd’hui, les milieux populaires sont plutôt des milieux de « migrants » : dans les églises populaires des Hauts-de-Seine, les catholiques viennent d’Afrique subsaharienne ou d’Inde. Il y a donc bien un peuple dans les églises, quoique ce ne soit pas le même qu’avant.
Par ailleurs, il y a de belles initiatives catholiques de proximité, des missions de rue. Il y a aussi les personnes qui avec le Rocher vivent dans des HLM insalubres avec des gens pour s’occuper d’eux. Ce qui est quand même la base de l’évangélisation.
On a l’impression qu’il n’y a pas de lieu en France où l’on peut débattre sereinement entre catholiques de ce qui nous divise, comme l’accueil des migrants par exemple.
Il faut essayer de ne pas hystériser les sujets importants en courant le risque d’oublier les personnes en cause. Les joutes oratoires et les débats intellectuels ont peu d’efficacité pour ceux qui ont besoin qu’on s’occupe d’eux. Je crois beaucoup aux petites réalisations. Les maraudes auprès des SDF ne font pas de bruit et ne sortent pas les concernés de la rue mais si ces derniers sont heureux le temps d’une soirée et sont considérés comme des êtres aimés par le Seigneur, c’est déjà ça. Demeurons chacun dans notre rôle sans se jeter l’opprobre. C’est ce qui fonctionne très souvent.

Édition Première partie, 100 p., 10 €





