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Christophe Dickès : Marc Bloch et le christianisme

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Publié le

16 juillet 2026

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S’il était agnostique, l’historien Marc Bloch, panthéonisé en juin dernier, avait parfaitement compris tout ce que la discipline historique doit au christianisme. Tribune de Christophe Dickès, historien et fondateur de Storiavoce, auteur de « Le Christianisme, une religion d’historiens » (Salvator).
© DR

À l’occasion de l’entrée de l’historien Marc Bloch au Panthéon, Suzette, sa petite fille, a exprimé au nom de sa famille le souhait qu’aucune autorité religieuse ne soit présente à la cérémonie. La raison invoquée viendrait de Marc Bloch lui-même. En effet, en se penchant sur son Testament spirituel daté du 18 mars 1941 et rédigé à Clermont-Ferrand, nous pouvons lire : « Je n’ai point demandé que sur ma tombe fussent récitées les prières hébraïques, dont les cadences, pourtant, accompagnèrent vers leur dernier repos tant de mes ancêtres et mon père lui-même ». Il ajoutait : « Il m’était impossible d’admettre qu’en cette heure des suprêmes adieux, où tout homme a pour devoir de se résumer soi-même, aucun appel fût fait en mon nom aux effusions d’une orthodoxie dont je ne reconnais point le credo ».

Dont acte. Marc Bloch, juif rationaliste, était agnostique et ne pratiquait pas. Son célèbre livre, Les Rois thaumaturges (1924), dit assez qu’il ne croyait pas en la transcendance divine et encore moins aux miracles. Le pouvoir de guérison des rois relevait, d’après lui, d’une croyance collective élaborée par des ecclésiastiques, ayant permis de renforcer la légitimité royale. En outre, Bloch accorda peu d’importance à la place de l’Église au Moyen Âge. Tant et si bien que la presque totalité des médiévistes d’aujourd’hui s’accordent à dire qu’il s’agit d’un angle mort de son œuvre. Un manque étonnant dans l’analyse si précise qu’il fit de la société féodale par ailleurs.

Pourtant, on aurait bien tort de croire que Bloch sous-estimait le christianisme, bien au contraire. Reprenons son testament spirituel. Tout d’abord, il y a cet adjectif : « spirituel ». Ce testament n’est pas un testament comme les autres. Il s’agit même d’un testament exclusivement spirituel. La chose semble avoir échappé à sa petite-fille Suzette Bloch, ancienne journaliste à l’AFP. Après donc avoir émis le souhait de ne pas réciter de prières, Marc Bloch explique qu’il lui serait toutefois « odieux » de voir dans ce geste un « lâche reniement ». Et il ajoute: « Dans un monde assailli par la plus atroce barbarie, la généreuse tradition des prophètes hébreux que le christianisme, en ce qu’il eut de plus pur, reprit pour l’élargir, ne demeure-t-elle pas une de nos meilleures raisons de vivre, de croire et de lutter ? » Naturellement, ce passage n’a pas été lu pendant la panthéonisation. Pas assez laïc. Mieux, Bloch associe dans les mots qui suivent la patrie, à sa « tradition familiale déjà longue, nourri de son héritage spirituel et de son histoire, incapable d’en concevoir une autre – écrit-il- où je puisse respirer à l’aise. »

Lire aussi : Benoît XVI : un docteur pour l’Église ?

Ce lien étroit entre héritage spirituel et histoire constitue un des piliers de sa pensée. Il est affirmé dans son livre posthume, Apologie pour l’histoire (1949). Dès le deuxième paragraphe de son introduction. Afin d’expliquer l’intérêt de la civilisation occidentale pour la discipline historique, il en revient à l’héritage antique mais aussi et surtout au christianisme. Pourquoi cela ? Parce que le christianisme est, dit-il, « une religion d’historiens. D’autres systèmes religieux ont pu fonder leur croyance et leurs rites sur une mythologie à peu près extérieure au temps humain ; pour Livres sacrés, les chrétiens ont des livres d’histoire ». Contrairement donc à Michel Onfray aujourd’hui, Bloch estimait que les dogmes primordiaux du christianisme reposaient « sur des événements ». Et il terminait en affirmant : « Historique, le christianisme l’est encore d’une autre façon […] c’est dans la durée, partant dans l’histoire, que se déroule, axe central de toute méditation chrétienne, le grand drame du Péché et de la Rédemption ».

Bloch était certes agnostique, mais il avait compris que le chrétien, pèlerin sur terre, devait assurer son salut en mettant à profit son temps ici-bas. Autrement dit, le christianisme fit du temps une valeur. Ce fut une révolution intellectuelle que l’on doit à la Bible et au monde monastique. Et toute notre civilisation repose sur cette idée de perfectionnement nécessaire dans le temps et l’histoire alors que, dans l’Antiquité, la conception du temps était cyclique. Au fond, Marc Bloch avait compris que, au-delà de sa famille, sans la tradition judaïque et chrétienne, il n’aurait tout simplement pas été historien.

Alors pourquoi donc cette omission de la part de Suzette Bloch ? Une clé d’explication peut se trouver dans la publication d’une photo de famille aux côtés de Jean-Luc Mélenchon et de plusieurs députés LFI, un cliché pris naturellement au cours de la panthéonisation. Que l’on s’entende bien : Suzette Bloch a parfaitement le droit d’entretenir de la sympathie pour l’extrême gauche et d’être contre toute forme d’expression religieuse publique. En revanche, il nous semble que le dévoiler dans le moment si particulier d’un hommage à son grand-père relève d’une usurpation de sa mémoire et de sa pensée. Dans L’Étrange Défaite, Marc Bloch ne dénonce-t-il pas le dogmatisme de savants qui, au nom du marxisme, ont sacrifié l’exigence de leur indépendance scientifique à la loyauté envers une doctrine ? Il leur reproche d’ailleurs le même péché d’intolérance qu’il dénonçait chez les nazis avec leur « mathématique hitlérienne ». Qu’aurait-il dit de la « vision historique » et politique d’un parti qualifié par Raphaël Enthoven de « mouvement détestable, violent, complotiste, passionnément antisémite » ?

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