Les 20 et 27 juin, lors des élections régionales, deux Français sur trois ont marqué leur profond dégoût à l’égard de la classe politique. Un dégoût dont aucun des responsables de parti n’a pris acte. Pendant que Marine Le Pen houspille les abstentionnistes qui ont déserté sa boutique, le trio Bertrand-Pécresse-Wauquiez fanfaronne autour de la demi-molle offerte par le vote des retraités à l’occasion de ce scrutin censitaire. À gauche, on s’unit, on se retire. À droite, que l’on gagne ou que l’on perde, on se divise.
Dans ce contexte apocalyptique – une nation éclatée où les citoyens fuient les urnes – l’hypothèse de la candidature Zemmour apparaît paradoxalement comme une raison d’espérer. Et dans cette arène grotesque, imaginer le polémiste dans la course à l’Élysée ne semble plus si farfelu. Il y a quelques mois pourtant, personne n’aurait pu envisager que l’homme le plus désespéré de France, que le prophète de la désagrégation puisse se transformer en combattant, en réformateur, en meneur.
Il veut « passer à l’action ». Pour cela, l’homme des plateaux a pris le risque d’aller à la rencontre des Français, et c’est plutôt convaincant : Zemmour est simple, sympathique et surtout ne manie pas la langue de bois
La mutation n’est pas complète, le costume de candidat n’est pas encore à sa mesure, mais Éric Zemmour a déjà démontré sa capacité à changer de peau. Oui, en quelques semaines, l’auteur du Suicide Français est déjà parvenu à muer, depuis qu’il a avoué songer à se présenter : ses interventions sont émaillées de propositions, encore un peu vagues, mais qui ont l’avantage de ne pas sentir le papier glacé des programmes rédigés sous la dictée des sondages. Zemmour ne se réfugie plus dans le confort des diagnostics – confort relatif pour celui qui n’a pas peur de « voir ce qu’il voit », de le dire, et de payer une formule un peu leste par des condamnations à la XVIIe chambre. Il commence à égrainer les solutions pour réguler l’immigration de masse, passant peut-être un peu vite sur les verrous institutionnels ou les pressions (médias, associations, émeutes) qui barreraient la route des réformes. Il garde un certain flou en matière économique, et il a raison car il n’a pas intérêt à basculer trop vite dans la case « libérale » ou la case « colbertiste ». Bref, la métamorphose est en cours, et l’enthousiasme que suscite son projet de candidature est augmenté par le rejet viscéral des Français à l’égard de la réédition du duel entre Emmanuel Macron et Marine Le Pen.
Il veut « passer à l’action ». Pour cela, l’homme des plateaux a pris le risque d’aller à la rencontre des Français, et c’est plutôt convaincant : Zemmour est simple, sympathique et surtout ne manie pas la langue de bois. Les premières tentatives (en Touraine ou dans le Nord) apportent un peu de fraîcheur, et le simple fait d’imaginer sa présence dans les débats présidentiels provoque des sourires malicieux et jubilatoires. Tout le monde craint Zemmour parce qu’il est courageux, qu’il est sincère, et qu’il ne sort pas du sérail politique. Il force Marine Le Pen et Les Républicains à se positionner sur des sujets aussi stratégiques que gênants, il les accule à nouer des alliances ou jette une lumière crue sur leurs discours convenus.
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Le projet de candidature d’Éric Zemmour est donc salvateur. Il réveille la droite hors les murs, révèle l’absence d’incarnation dans le camp conservateur et souverainiste, replace la vertu de courage au centre de la vie publique. Il bouscule le scénario mortifère d’une resucée de la finale 2017.
Zemmour candidat, on n’y voit que des avantages donc. Tant qu’il ne mute pas au point de ressembler à ceux qu’il s’apprête à affronter. Paranoïa, posture, discours figé, éléments de langage : Zemmour doit échapper à ces écueils que connaissent ceux qui ont déjà mené une campagne. Il doit rester au-dessus de la mêlée, ne pas se déguiser en candidat, sous peine d’être contaminé par la médiocrité de la classe politique. Il ne doit jamais apparaître comme un facteur de division. Fallait-il attaquer le Rassemblement national avant la fin du second tour ? Je ne le pense pas. Parce qu’on ne tire pas sur une ambulance, parce que les électeurs du RN iront naturellement vers Zemmour s’il ne commet pas l’erreur de Marine Le Pen : devenir un politicien comme les autres.
Il est capable de redonner ses lettres de noblesse au combat politique, mais ce ne peut être en imitant les erreurs de ceux qu’il critique si justement. Prendre son temps pour établir une stratégie qui ne dépende pas des erreurs de ses adversaires, distinguer ses amis de ses ennemis, dégainer au bon moment, tendre la main à ceux-là mêmes qu’il préférerait ignorer, voilà ce qui manque peut-être à ces premiers pas dans le grand spectacle de la Ve où il a toute sa place.





