Une équipe de trentenaires
À l’heure où nous mettions sous presse, l’équipe Zemmour est passée à l’offensive. Au lendemain du second tour des élections régionales – et même, précisément, dans la nuit de la proclamation des résultats – une opération militante d’envergure a été menée, revendiquée par l’association « Les Amis d’Éric Zemmour » : des affiches clamant « Zemmour président » ont été collées dans près d’un millier de villes de France, réparties dans 86 départements. Succès médiatique assuré.
Un document en notre possession l’atteste : l’opération, prévue de longue date pour pouvoir bénéficier des panneaux électoraux, pas encore enlevés, a été lancée depuis l’adresse mail personnelle de Pierre Meurin, un « juriste spécialisé en droit public des affaires et collaborateur politique de profession », selon son profil sur LinkedIn. Ce Lyonnais, ancien président des Jeunes pour la France – le mouvement de jeunesse de feu le MPF de Philippe de Villiers – et ancien directeur des études de l’Issep, l’école de Marion Maréchal, œuvre à plein temps pour la pré-campagne de Zemmour, où il a notamment la charge du maillage territorial.
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Côté réseaux sociaux, c’est Samuel Lafont qui pilote : le Nîmois maîtrise les rouages des buzz, quitte à truquer parfois la réalité… On trouve également René Boustany dans la petite équipe, en charge de la « société civile ».
La société civile : un mot magique de François Fillon en 2017 et déjà des jeunes trentenaires avaient investi le QG de campagne de l’ancien Premier ministre, au sein d’un « Conseil national de la société civile », placé sous l’autorité de l’entrepreneur Pierre Danon. Une première expérience de campagne qui s’est terminée dans la douleur, mais néanmoins formatrice. Ce sont parfois les mêmes que l’on retrouve aujourd’hui derrière Zemmour.
Mais qui pilote la campagne ? Apparemment, personne. Ni Sarah Knafo, magistrate à la Cour des comptes, qui fait office de directrice de cabinet d’Éric Zemmour, ni Pierre Meurin, ni qui que ce soit d’autre. Approché, Patrick Stefanini, qui dirigea, en 1995, la campagne qui mena Jacques Chirac à l’Élysée, ainsi que celle, qui, vingt ans plus tard, permit à Valérie Pécresse de prendre le conseil régional d’Île-de- France, entre autres faits d’armes, a décliné l’offre. Pour le moment… En politique, il est toujours urgent de donner du temps au temps. De voir comment ça tourne. Et de revenir, si besoin, au moment stratégique
« Je sais que les gens expérimentés, ça rassure, nous répond, en riant, un trentenaire de l’équipe, mais ce n’est pas à vous que je vais apprendre qu’aux âmes bien nées, la valeur n’attend pas le nombre des années ». « À nous tous, ajoute-t-il, nous devons bien avoir plus d’une centaine de campagnes électorales au compteur. Pas élyséennes, bien sûr, mais nous avons quand même un peu d’expérience. Et les réseaux militants, c’est nous qui les avons, pas les vieux ! » Voilà qui sent la génération Manif pour tous… Puis, adoptant un ton plus sérieux : « D’une certaine façon, on se dit que c’est notre tour. Éric Zemmour nous fait confiance. On mesure la chance que l’on a. Alors croyez-moi, on ne fera pas n’importe quoi. Pas question non plus de laisser n’importe qui dévoyer sa campagne ou s’approprier tous les bénéfices de notre travail ».
Il lui faut se concilier de larges parties de trois électorats : la droite Fillon, orpheline ; les classes populaires, pour l’heure tombées dans l’escarcelle de Marine Le Pen ; les abstentionnistes, dont les Gilets jaunes constituent le principal vivier à remobiliser
L’allusion peut paraître absconse, elle est lumineuse : elle vise le vice-président de LR Guillaume Peltier. Selon nos informations, le député du Loir-et-Cher, passé par le Front national de la jeunesse, puis par le MNR de Bruno Mégret, puis par le MPF, avant de choisir de faire carrière en politique, a rencontré Éric Zemmour à trois reprises. Pour lui faire, très clairement, des offres de service et lui expliquer tout ce qu’il pourrait lui apporter : des parrainages d’élus, les réseaux qu’il a constitués au sein de LR, et, bien sûr, un savoir-faire tout terrain. « Dans la lose ? », ironise un zemmouriste, qui n’a pas oublié toutes les campagnes que Peltier a dirigées et perdues, et ajoute, connaissant sa réputation : « Merci bien, on n’a pas besoin de traîtres de profession ». Si certains toquent à la porte, d’autres sont démarchés comme l’ancien ministre de la Défense Charles Millon qui, sans fermer la porte, préfère pour l’instant rester de côté.
Côté cadres « marino-sceptiques » qui ont trouvé le numéro de téléphone de Zemmour et l’ont discrètement rencontré, en revanche, le secret est bien gardé. Aucun nom n’a filtré, mais plusieurs élus de haut niveau dans l’appareil mariniste ont commencé à se rapprocher.
Une campagne à la Trump
Un mot revient dans tous les propos des membres de la petite équipe de Zemmour, c’est la « triangulation ». Un concept américain adapté à la sauce française et extrêmement simplifié – pour ne pas dire dévoyé, mais peu importe. Pour que la candidature Zemmour prenne, expliquent-ils à l’unisson, il lui faut se concilier de larges parties de trois électorats : la droite Fillon, orpheline ; les classes populaires, pour l’heure tombées dans l’escarcelle de Marine Le Pen ; les abstentionnistes, dont les Gilets jaunes constituent le principal vivier à remobiliser. Agréger chacune sans désespérer les autres, voilà qui ne va pas être simple, tant les aspirations divergent. « C’est pourtant ce qu’a fait Sarko en 2007 », nous répond notre interlocuteur.
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Certes, mais, quinze ans, quelques révoltes et beaucoup de points d’abstention plus tard, comment faire ? « Il faut faire du Trump », nous assène un membre de l’équipe en un propos qui revient lui aussi comme un leitmotiv dans toutes les bouches. Devant notre scepticisme, il ajoute : « Cela a du sens tant les médias sont haïs. En dézinguant les médias, il détruira tout le politiquement correct, tout ce qui veut interdire aux Français de penser ce qu’ils ont envie de penser, et, au final, tout ce qui empêche la France de se redresser. C’est vraiment l’adversaire prioritaire ».
Proche d’Éric Zemmour, avec qui il déjeune régulièrement sans vouloir pour autant, dit-il, s’investir dans sa campagne présidentielle, Jean-Yves Le Gallou, fort de près d’un demi-siècle de campagnes électorales, de mandats électifs, de formation de militants et de théorisation de concepts qui ont connu un certain succès, tel celui de « préférence nationale », en est persuadé : « Les gens en ont assez des discours convenus, c’est en cela que Zemmour est trumpiste et doit le rester ».
Et le président de la fondation Polémia, adversaire résolu de la « pasteurisation » du discours de Marine Le Pen, d’ajouter, en référence à la présidentielle de 1974 où le candidat gaulliste, Jacques Chaban-Delmas, favori, avait été ringardisé par Valéry Giscard d’Estaing et n’avait pu se qualifier pour le second tour : « Zemmour peut chabaniser Marine Le Pen. Surtout qu’il ne faut pas sous-estimer les capacités de Marine Le Pen à planter une campagne… » On croit en effet l’avoir vu récemment. Et Le Gallou d’enfoncer le clou, d’une formule féroce : « Au RN, il n’y a plus que deux sortes de gens : les imbéciles et les marino-sceptiques ». Reste à définir les proportions.
Le risque lamartinien
Reste aussi, pour le candidat Zemmour, à sortir du discours décliniste. À parler positif. À apprendre à faire rêver. Lui qui a vécu toutes les campagnes présidentielles depuis celle de 1981 – où il vota, dit-il, pour François Mitterrand, récidivant en 1988 ! – et est un des meilleurs connaisseurs de la vie politique française sait mieux que quiconque, outre qu’il n’est rien de plus rude qu’une campagne présidentielle, qu’une présidentielle, c’est d’abord du rêve. Pas du « c’était mieux avant », pas de la nostalgie, ce rêve de se retrouver hier dont chacun sait très bien qu’il ne se réalisera pas, mais l’espoir, sous forme de projet, d’un avenir meilleur pour soi et surtout pour ses enfants.
Reste aussi, pour le candidat Zemmour, à sortir du discours décliniste. À parler positif. À apprendre à faire rêver
Sinon, paradoxalement, pour ce bonapartiste, l’aventure pourrait bien s’achever comme celle de Lamartine, qui, lors de la première élection présidentielle au suffrage universel direct (masculin), en 1848, remportée par Louis-Napoléon Bonaparte, le futur Napoléon III, n’avait recueilli que… 0,28 % des suffrages exprimés. « Je n’y crois pas, estime Jean-Yves Le Gallou. Au pire, Zemmour finira comme Jean-Pierre Chevènement en 2002 [5,33 % des voix, Ndlr], mais tout est possible, y compris un second tour entre Marine et lui. Le seuil de qualification sera beaucoup plus bas qu’on ne le croit ».
En exergue du plus méconnu de ses ouvrages, Le Dandy rouge (Plon, 1999), biographie romancée de Ferdinand Lassalle, le gendre de Karl Marx, Éric Zemmour a placé cette citation du cardinal de Retz : « Ce n’est pas dans les vainqueurs, à mon gré, qu’il faut voir la belle ambition, mais dans les vaincus ».





