Quelle distinction y a-t-il entre vos deux noms de plume, Makine et Osmonde ?
Très faible : ils écrivent à la même source. L’écriture de Makine est plus historico-sociale. Osmonde, en revanche, est résolument métaphysique, il pose la question de l’être. Tous les livres osmondiens sont philosophiques. C’est grâce à Osmonde que j’ai compris qu’il y avait une grande fermeture d’esprit dans nos sociétés. Aujourd’hui, ces livres seraient impubliables, notamment à cause des nouvelles idéologies communautaires – sexualistes et racialistes qui aggravent les ravages du politiquement correct. Au-delà des frontières est un livre scandaleux sur bien des aspects – « noblement scandaleux », comme disait un critique. Ne serait-ce qu’en raison du manuscrit conçu par le jeune héros, Vivien de Lynden, intitulé Le Grand Déplacement et qui décrit le transfert vers la Libye non seulement des étrangers refusant l’assimilation mais également de tous ceux qui ont collaboré à leur venue… Publier ce livre procède presque d’un réflexe de survie intellectuelle.
Dans votre dernier roman, votre jeune ami Vardan devient philosophe alors qu’il est physiquement menacé. Est-ce l’agonie qui nous fait devenir philosophe ?
Mais nous sommes tous proches de la mort ! Nous n’avons que 20 000 à 30 000 jours à vivre, c’est-à-dire très peu de temps. La réflexion sur l’Alternaissance part de ce constat. L’écrivain doit imiter saint Thomas et toucher les stigmates du monde. Si l’écrivain ne vous dit pas tout de suite ce que vous pouvez espérer comme salut, ici et maintenant, s’il ne met pas ses doigts dans les plaies aujourd’hui même, son livre ne vaut pas grand-chose. Ainsi, le message du Christ a-t-il été moralisé, perdant de sa force métaphysique dans la moraline et la casuistique.
Le message du Christ a été moralisé, perdant de sa force métaphysique dans la moraline et la casuistique
Le point de conversion s’obtient-il dans l’appréhension de la mort ?
Non justement, il s’obtient dans la négation de la mort. S’arrêter à la mort, c’est s’avouer être idolâtre. La mort, ce n’est que le tic-tac de nos cellules. On ne doit pas se réduire à ce jeu organique. De même, l’être social de la Deuxième naissance est voué à la mort. Qu’est-ce qui échappe au tic-tac cellulaire et à la comédie humaine ? Voilà la question essentielle. Il faut tenter de braquer cette espèce de télescope que vous êtes sur quelque chose qui ne passe pas. Et surtout ne pas donner à ces choses les noms trop abstraits d’âme, de transcendance, de Dieu, etc. Vous introduiriez un mensonge linguistique en cherchant à enfermer dans un mot quelque chose d’indéfini et d’infini. Ne posez pas tout de suite Dieu telle une idole. Essayons d’être apophatique, de définir Dieu par tout ce qu’il n’est pas. L’Alternaissance est une approche radicalement apophatique.
Vous dites en effet que « le monde est piégé de mots ».
Oui, le mot tue la réalité et son mystère. La langue est quelque chose d’extrêmement rudimentaire si on y réfléchit bien. D’ailleurs, dans l’écrit, le style ne sert qu’à contourner son infirmité. Les poètes et les écrivains en jouent pour fournir une vision métaphorique, saisissante, iconoclaste et scandaleusement vraie.
Vous avez dit que le français était votre langue « grandmaternelle » et qu’il avait représenté pour vous en Sibérie dans votre jeunesse une sorte d’oasis de civilisation dans un monde où la langue était devenue un véhicule idéologique…
C’était ma vision de jeune homme et elle était assez inexacte car la poésie continuait tout de même à être éditée et appréciée en Union Soviétique. Nous étions assez détachés finalement de cette idéologie, au point que je me dis parfois que nous étions plus libres que les Occidentaux d’aujourd’hui. Certes, on ne vous envoie pas au Goulag, mais dans votre for intérieur et entre vous, vous mentez, vous incorporez le risque du jugement de la société. En URSS, l’ennemi principal était l’idéologie totalitaire et l’homme se renforçait en la rejetant. Alors que chez vous, l’autocensure s’est beaucoup développée, devenant la seconde nature de vos débatteurs.
Lire aussi : Bertrand Burgalat, rêveur lucide
La police est dans chaque conscience ?
C’est un système extrêmement efficace lié à ceux qui financent les médias : les oligarques et l’État. Et ce système induit chez chacun la peur de perdre son statut social. La Première et la Deuxième naissances forment un écheveau d’interactions très puissant. C’est rassurant de ne pas chercher l’Alternaissance et de la remplacer par les drogues du politiquement correct. Pour les faibles, ce sont des psychotropes très puissants et addictifs, ces consommateurs se sentent valorisés en ingurgitant cette idéologie connectée à la morale. Or, le vrai journalisme doit fonctionner comme une cellule de dégrisement. J’espère que votre journal y parviendra.
La violence est l’une de vos problématiques centrales et qui revient dans ce dernier roman.
Dans mon discours de réception à l’Académie Française, j’avais souligné que 500 000 enfants irakiens avaient été massacrés par les bombardements de l’Otan et il faut tout de même se souvenir de ce qu’avait dit Madeleine Albright à l’époque : « Nous pensons que le prix en valait la peine ». Cette phrase à elle seule est la preuve d’une humanité coupée de la transcendance.
J’aime beaucoup dans L’Ami arménien l’appellation de « royaume d’Arménie » pour qualifier le quartier où vivent les Arméniens. Le Christ annonçait déjà : « Le royaume de Dieu est au dedans de vous » (Lc, 17, 20-21).
À cause de cette phrase, je veux bien être chrétien !
ÉPIPHANIES D’ENFANCE
L’ami arménien, c’est Vardan. Makine a fait sa connaissance à l’orphelinat à l’âge de 13 ans en pleine Sibérie soviétique et le garçon a tout pour devenir la tête de Turc de la classe : exilé à la santé précaire, trop doux, trop délicat, trop sage… pour ne pas énerver ceux qui jouent au foot avant de pouvoir jouer à la guerre. Le narrateur se fait protecteur de cet ami qui lui fait découvrir toutes les épiphanies de la vie. Makine rencontre ainsi une petite communauté arménienne qui lui raconte sa patrie depuis l’exil, le « royaume d’Arménie » est là, dans ce quartier dit du « Bout du diable ». Alors, depuis leur cachette, les deux garçons scrutent le monde et s’inventent une quête au trésor. Dans tout bon roman, il y a une aventure et une leçon de philosophie, c’est ce que nous livre Makine en pleine nostalgie de son enfance.

Grasset, 216 p., 18 €





